Aux randonneurs

 

« Aujourd’hui, je relis mes vieilles notes : "Le Godefroy au Néron en souliers cycliste, le 23 juin 1934." J’avais 19 ans, et à cet âge, on n’en rate pas une... mais on en est bien conscient tout de même car on les passe sous silence, sans s’en vanter... »

                                                                                                    Albert Tobey, Souvenirs de là-haut.

  

AUX RANDONNEURS

 

Le Néron a cette particularité qu’il offre, à deux pas de Grenoble, des balades peu ordinaires par son terrain exposé, son altitude modeste et son climat provençal. Pour ces raisons, il mérite d’être connu et compris... avant d’y aller !

 

L’exemple le plus significatif est celui de ces personnes qui, sous prétexte qu’elles ont pour habitude des dénivelés de 1000 mètres, pensent trouver au Néron une balade à leur mesure. Quelle erreur ! Ainsi, l’appréhension du vide, une provision d’eau insuffisante, l’attention trop sollicitée ou des pentes trop rudes, auront tôt fait de les fragiliser. Leur avenir dépendra ensuite du bon sens collectif, c’est-à-dire de leur fierté...

 

 

  786.jpg

SECURITE 

 

Une bonne paire de chaussures tenant bien les chevilles constitue l’essentiel de l’équipement. Un solide sécateur n’est pas un luxe mais une solide preuve d’intelligence...

  

Les techniques élémentaires d’escalade (y compris le maniement de corde) sont recommandées. Certes, l’utilisation de la corde est plutôt fastidieuse au Néron, c’est vrai, mais, bien qu’elle soit souvent inutile et encombrante, elle devrait être systématiquement utilisée dans certains passages "pédestres" où le moindre incident peut se traduire par une note nécrologique dans les journaux.

En conséquence, une cordelette de 20 mètres et de 7 mm de diamètre, doit faire partie de l’équipement. Mieux vaut l’avoir et ne pas s’en servir que d’en avoir besoin et ne pas en posséder... Mais une corde seule ne sert pas beaucoup ; on emportera quelques sangles, etc... A propos de sangles, certains itinéraires possèdent des câbles que les petits gabarits auront du mal à saisir ; une sangle d’environ 40 cm et un mousqueton faciliteront grandement leurs progressions.

Les équipements utiles aux passages plus conséquents seront précisés.

 

On emportera beaucoup d’eau. Légèrement salée, bien sucrée, acidulée avec un jus naturel de citron. Sauf peut-être l’hiver, deux litres par personne peuvent s’avérer insuffisants ; n’oubliez jamais que le Néron est un morceau de Provence en Chartreuse. Enfin, on évitera de suivre le conseil alimentaire que donnait un certain docteur Martin en 1895 : « Triturer un mélange de viandes grasses mais peu salées, beurre, jambon gras et châtaignes bouillies ; en absorber une boulette de temps à autre et boire ensuite la valeur d’un petit verre d’huile de foi de Morue. » Emportez plutôt des fruits secs et un cake qui est un excellent aliment en montagne.

 

Certaines notions doivent être connues lorsqu’on utilise un topo moderne ou ancien et ses croquis.

Rive gauche rive droite : qu’il s’agisse d’un couloir, d’une draie ou d’un ruisseau, on définit les rives lorsqu’on se place afin d’avoir l’aval face à soi.

Tourner à gauche, bifurquer à droite : quand un guide vous commande de tourner dans une direction sans préciser la rive, on définit cette direction par rapport au sens de la marche. Nos pères disaient « ...tourner à main gauche... ».

Les points cardinaux au levant (que j’utilise souvent), au couchant, au midi, et à la bise, indiquent respectivement l’est (orient), l’ouest (occident), le sud et le nord.

 

Le téléphone portable est un excellent moyen pour avertir les autorités en cas de nécessité réelle puisque notre montagne est entièrement couverte par le réseau. Ce n’est toutefois pas une raison pour y aller en dépit du bon sens, seul, par temps humide, ou encore sans informer ses proches de l’itinéraire choisi.

En outre, avant toutes "aventures" nocturnes, prévenez les gendarmeries avant et après votre expédition. En effet, il y aura toujours de braves gens qui, croyant apercevoir des signaux de détresse, avertiront les autorités compétentes. Ceci évitera aux gendarmes bien des inquiétudes et des dérangements. J’en parle en connaissance de cause !

 

Enfin, il ne faut pas négliger les bulletins météorologiques. A ce propos, voici un concept fort simple pour vous tirer d’affaire en cas de doute : « Le temps se comporte onze fois sur douze, pendant toute la durée de la lune, comme il s’est comporté au cinquième jour de la lune, si le sixième jour le temps est resté le même qu’au cinquième et neuf fois sur douze comme le quatrième jour, si le sixième jour ressemble au quatrième. D’après cette règle, il est à remarquer qu’il n’y a pas toujours lieu de l’appliquer. Ainsi la règle ne serait d’aucun secours pour le cas où le sixième jour de la lune ne ressemble ni au quatrième ni au cinquième. C’est ce qui a lieu pour les mois d’octobre, février, mars, avril. La règle se vérifie très bien pour les huit mois où elle doit s’appliquer. »

Mais si le conseil que le Maréchal Bugeaud publia dans le Courrier de l’Isère le 29 juin 1860 vous semble quelque peu compliqué et si le ciel vous paraît incertain, souvenez-vous simplement de ce vieux proverbe local :

Chapeau sur le Néron

Pluie en tourbillon

 

 

HORAIRES 

  

Les horaires dans le Néron étant très aléatoires, il serait puéril de les codifier. Contentez-vous d’appliquer le concept suivant : un marcheur moyen s’élève d’environ 320 mètres à l’heure et descend d’environ 440 mètres... Partez assez tôt afin d’avoir une marge de sécurité de 2 heures.

 

AVERTISSEMENT 

  

« En matière de droit, le pouvoir caché des topos, c’est que lorsqu’il y a un accident, il tient lieu, aux yeux des juges qui cherchent à comprendre "comment ça marche" en montagne, de référence normative. Les topos sont perçus par eux dans un rôle de norme. Ce qui pose un problème, car ce n’est pas vrai dans la réalité de la pratique. » Frédérique Roux (Juriste)

 Montagne-magasine n° 135 août/septembre 1996.

 

Malgré toute la rigueur apportée à la rédaction d’un topo, quel qu’il soit, il ne peut donc être qu’indicatif et de ce fait ne peut engager la responsabilité de son auteur... même, hélas, si ce topo présente de malheureuses négligences... (1)

 

Le Néron est donc une montagne très particulière ; on ne le dira jamais assez. Par sa ceinture d’escarpements qui emprisonne le promeneur égaré et sa végétation qui masque les destinations, notre montagne reste une montagne "piège." Il est donc absolument impératif que tous les itinéraires enfermés dans cette ceinture d’escarpements soient décrits, avec une rigueur et une précision absolue. Faute de quoi, le randonneur néophyte, égaré sur un chemin non répertorié et pourtant balisé, ne comprenant plus ni son guide ni sa position, pourrait tenter une descente des plus aléatoires. La sagesse voudrait pourtant qu’il suive un sentier balisé, malheureusement nous savons par le constat que ce n’est pas toujours le cas.Certes, il y a en principe des panneaux indicateurs à chaque carrefour... En principe car, hélas, des crétins les arrachent. Depuis, des balises rouges marquent ces carrefours vandalisés... L’incendie de notre massif en 1993 n’a rien arrangé.

  

Bref, j’ai représenté les itinéraires du Néron sur les pages 20 et 21, clé de voûte de ce livre.

 

CONCLUSION 

 

Le Néron n’est donc pas une montagne techniquement difficile mais c’est là précisément que réside toute la difficulté à coter ses itinéraires. C’est pourquoi je ne conseillerai jamais assez aux randonneurs néophytes de partir avec un Neyroniste réellement confirmé, c’est-à-dire avec un ami conscient et attentif qui leur fera d’abord prendre contact avec cette montagne (2) plutôt que les conduire ipso facto sur la section T2 des arêtes. En effet, ces derniers pourraient très bien en revenir avec un jugement si négatif qu’ils n’y retourneraient jamais plus. Livré à lui-même, le Néron pourrait à nouveau perdre nos enfants par l’embroussaillement et l’abandon de ses sentiers, les drames du passé et ses leçons n’auront alors servi à rien. (3)

 

POLEMIQUES

 

Héritage de ces vioules, de ces hommes et de la belle époque, le Néron possède aujourd’hui de nombreuses sentes qui subsistent malgré les inconséquences des utilisateurs eux-mêmes.

 

En effet, on oublie la raison essentielle justifiant l’entretien des chemins du Néron : prévenir les accidents par de bons balisages et des pistes régulièrement élaguées.

 

Dubedout, le maire de Grenoble décédé en montagne en 1986, en avait conscience : « Certains travaux d’aménagement et d’entretien doivent être faits d’urgence sinon le Néron pourrait redevenir ce qu’il était au début du siècle, un minotaure accessible qu’a quelques-uns, c’est-à-dire à personne. » (4) A la suite de ce vœu rapporté par le conseiller général, Maître Jean Balestas, la Direction Départementale de l’Agriculture, par l’intermédiaire de son directeur M. Lemoine et de M. Millo du service montagne, réunissent le 3 avril 1978 les conseillers municipaux des communes concernées pour l’aménagement des sentiers piétonniers du Rachais et du Néron. Il est décidé la « mise en état des sentiers abandonnés avec élagage et signalisation ; aménagement de places à pique-nique, aires de jeux et de repos ; accès d’accueil avec parking ; signalisation globale ; dépliants ; etc... » (5) Mais des travaux réalisés au Néron, nulles traces, ni sur le terrain, ni dans les archives…

    818.JPG

 

En 1986, un cafiste, L. Barge demande aux communes l’autorisation de baliser de bleu tous les chemins du Néron. Ce travail se termine à la fin du printemps 1987. Malheureusement, les démarches pour remplacer les câbles altérés de la Fontaine Vierge n’aboutissent pas malgré l’accord écrit du 14 décembre 1987 de Bernard Cornu, maire de Saint-Martin-le-Vinoux. Pourtant, le P.G.H.M. se chargeait d’installer les câbles que la société Pomagaski offrait généreusement...

 

Pendant ce temps, tandis que les piétons bataillent avec les buis, les parapentistes explorent la montagne à la recherche de quelques sites propices, créant ou rétablissant de vieux chemins...

 

En 1991, certains élus considèrent toujours l’entretien des sentiers du Néron comme une invitation aux drames les plus affreux : « On devrait interdire cette montagne, c’est un piège à entorses... »

 

Bref, le gel des pouvoirs publics incite des cantonniers anonymes à s’occuper du vieux Noiraud... en toute illégalité !

 

...Il est interdit de couper des arbres et arbustes, de construire et aménager des abris même de branchages, de transformer des grottes en bivouacs... Quant à la création de sentiers et la pose de balises de toutes sortes, ils ne peuvent êtres faits qu’avec l’accord de l’O.N.F. ou des communes...

 

Ces Neyronistes inconditionnels, en dépit des règlements, installent donc de nouveaux panneaux indicateurs, refont les balises, rétablissent les chemins oubliés, et changent des câbles.

 

Certes, les "chemins" du Néron ne sont souvent qu’une suite d’obstacles généralement peu difficiles mais leur nombre engendre fatalement à un moment ou à un autre le faux pas qui, parfois, peut être fatal. Alors, s’il l’est parce que la végétation masque une marche ou parce qu’un câble pourri lâche, qui accusera-t-on ? L’Alpe homicide ? Les pouvoirs publics ? La fatalité ?

 

Mais, outre ces considérations déjà débattues par d’autres (6), la plupart des accidents sont imputables à l’inconscience des randonneurs. Mais écoutons le Néron, puisque, pour une fois, l’intéressé peut plaider sa cause :

 

« Après la révolution française, les bûcherons se firent plus rare au-dessus de mes escarpements. Plus tard, ils n’avaient pas encore totalement disparu que déjà, des fous, des inconscients nommés excursionnistes, grimpaient mon versant au levant par des itinéraires aléatoires qu’ils n’osaient plus aborder au retour... Ils allaient sans sac, presque sans vivres, avec une outre de vin, et pour les efforts prolongés : une fiole d’eau de vie ! Ils partaient à point d’heure, de jour comme de nuit, sous la canicule ou sous la pluie. Ils allaient avec les godillots ferrés qui ripent ou avec les délicats souliers de la ville. Ils suivaient, selon leur inspiration ou de vagues renseignements, des pistes éphémères qu’ils confondaient avec celles de quelques bestioles... Voilà, messieurs, comment on allait et pourquoi on se tuait.

Et toujours, c’était moi qui portais le chapeau !

A cette époque, mon ami Champrousse (7) me disait : "T’en fait donc pas mon p’tit Neyron, sur moi qui suis chauve, ils se perdent et meurent tout autant !"

 

Il fallut la tragédie Ullrich pour voir fleurir, enfin, panneaux indicateurs et mains-courantes. Cela contribua certainement à limiter les accidents mais pas à les enrayer. En effet, à cette époque, la belle époque dit-on, on explorait chacune de mes fissures, chacune de mes arêtes, de mes grottes ou de mes sangles. On se levait bien avant l’aube pour être les premiers et malgré tout, on faisait la queue pour gravir mes couloirs. Bref, on ne pouvait tout équiper, tout entretenir, tout surveiller, alors, on se perdait, on se tuait, et on m’accusait.

 

Ma réputation avait largement dépassé les frontières. J’attirais les guides les plus célèbres, les excursionnistes étrangers, et toujours les mal chaussés des pieds et de la tête qui entretenaient soigneusement ma malheureuse réputation. J’étais responsable du farfelu marchant sur ses lacets ; du myope solitaire perdant ses lunettes et son chemin ; des "touristes" égarés au-dessus des abîmes...

 

Aujourd’hui, je suis peu fréquenté mais toujours aussi mal. Ils vont torse nu, en espadrilles, sans boisson ou sans rien savoir : ils demandent si c’est haut, si c’est loin, si c’est dur... Quand ils s’encordent, ils le font avec de mauvais nœuds ou de la ficelle. Par gloriole, ils ignorent souvent les câbles neufs, mais sont contents de trouver des panneaux indicateurs... pour cuire des châtaignes. (8) Ils vont sans rien voir de ma flore méridionale, enjambent sans curiosité les mortaises du chemin romain, explorent sans lampes les vestiges des batteries : leur balade se résume à de vagues sensations...

Allons messieurs, soyez objectifs. J’ai tué une fois en 1888, peut-être deux fois, c’est-à-dire pas plus que n’importe quelle autre montagne. Pour la plupart des crimes que vous m’imputez, je plaide non coupable ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1) Thierry Margueritat, Histoires Itinéraires du Néron, 1999. Sentiers B7 et B8 réunis en un seul itinéraire !

2) Suivez d’abord l’itinéraire suivant pour juger la capacité de votre coéquipier : N1-N2-Rv2-N11-N10-N1. Temps : 2 h. 30 à 3 h. 30. Ensuite, vous jugerez sa condition générale sur l’itinéraire M1-B4-B5-B8, avec le retour par B8-B5-B3-B2-B9. Temps total : 5 à 6 h. Vous pourrez alors faire la traversée par N1-N7-N8-N11-N10-T1 et T2, le retour par T3-C4-C3-C2-C1-R5-Gatinet-Rivoire et Narbonne. Temps : environ 5 à 6 h. Vous aurez ainsi réalisé trois balades progressives et différentes...

3) Les cantonniers qui travaillent épisodiquement au Néron depuis 1978 verront-ils leurs travaux réduits à néant dans trente ans ? A fréquenter le Néron pour son propre compte, à repousser la branche téméraire au lieu de la couper, il se pourrait bien que vos petits enfants s’égarent et s’abîment comme à la belle époque... En attendant, l’incendie de 2003 a réduit ces risques pour quelques décennies.

4) Selon les notes de Léon Barge. Maître Jean Balestas affirme que ces propos sont ceux d’Henri Puech mais celui-ci dément : « Écoutez, j’ai arrangé de temps en temps le Chemin des Plaques, mais jamais je n’ai pris position pour le Néron... » (juin 1998)

5) Dauphiné Libéré, 1er et 5 avril 1978 ; ADI Per56/203 (voeu), Per56/204 (rapport et décision.)

6) Chabert : Lendemains d’accident en montagne.

7) Nom erroné et fugace de Chamrousse.

8) Les actes de vandalismes sur les panneaux indicateurs sont des délits passibles de peines correctionnelles (emprisonnement et amende), art. 257 du Code Pénal. (Dauphiné du 14 juillet 1912)

 

06-04-01-027.jpg  

A la sortie de l’ancien domaine Berthoin, carrefour du Chemin

d’Exploitation de l’Orphelinat (B11) et du Chemin des Balmes.