Histoire contemporaine du Néron - 1/2

 

« Et quand, l'été venu, nous passons à ses pieds pour aller à des conquêtes plus glorieuses, notre pensée monte malgré tout vers la modeste crête noire, sans nul dédain, mais avec un profond sentiment de gratitude, comme vers un symbole infiniment élevé. »

Jean Capdepon, 1911


HISTOIRE CONTEMPORAINE DU NERON 


L'histoire contemporaine du Néron est surtout née de la conquête des Alpes. Ainsi, très tôt, le Néron attira les touristes tentés par l'aventure... Mais ces excursions se terminaient souvent très mal au Néron. Les innombrables journaux qui traitèrent ces drames, sous les plumes de ses partisans et de ses détracteurs, ont été une source de renseignements sur l'histoire des chemins du Néron et sur la conquête de notre montagne.

A ces articles s'ajoutent d'innombrables topos riches d'enseignements, sans oublier les études des géographes, des botanistes, des géologues, des archéologues et des militaires...

Avant d'entrer d'avantage dans l'histoire de notre montagne, il est utile de faire une synthèse chronologique de tous ces articles mais aussi des faits que j'ai notés depuis 1985.


1754  


Le Neiron enregistre sa première victime connue : Jeanne Gaude, jeune bergère se tue en gardant son troupeau de chèvres et de moutons vers l'Hermitage.


1776  


En août, l'ingénieur Thouvenel effectue des « opérations géographiques » (levés topographiques) au « Neiron. »


1788  


Un terrible éboulement du Néron ravage le hameau de Rapallière. (Ripaillère)


1814-1815  


Le Néron, comme le Mont Aiguille, a ses légendes : « L'occupation Autrichienne de notre région en Février 1814 oblige nos vertueuses compagnes à se réfugier dans le Néron pendant qu'à Grenoble, on organise la défense de la ville. Ce qui n'empêche pas les Autrichiens d'y entrer en Avril... » ou encore « ...pour échapper aux galanteries trop compromettantes des vainqueurs, les vertueuses épouses de nos patriotiques montagnards se cachèrent au-dessus des escarpements qui dominent Saint-Robert pendant tout le séjour des troupes autrichiennes lors de l'invasion de 1815. »

 

1816  


« Au loin, bientôt, une rumeur, le bruit de houle d'une foule en marche se fit de plus en plus distincte. On entendait des cris auxquels se mêlaient les roulements d'un tambour. Bientôt, un pêle-mêle de paysans, de soldats aux uniformes anciens, usés, de toutes armes, se rua tambour battant et aigles déployés dans le chemin étroit de la Porte de Bonne. A la tête de cette troupe et la guidant, était un homme à cheval. Cet homme portait le costume de colonel mais ce n'était pas le colonel Brun. Ses cheveux étaient presque blancs, sa barbe, qu'il portait toute, était entièrement grise et son cheval avait l'attitude affaissée d'un homme qui n'est pas sûr d'aller à la victoire. Une immense clameur couvrait les roulements du tambour.

- Qui vive ! cria la sentinelle

- Armée indépendante, répondit l'homme à cheval.

- Feu ! » (1)

Ainsi éclatait à Grenoble la conspiration Didier. Parmi les conspirateurs de ce 5 mai, un Queylard, le colonel André Brun...


 

1835  


Pierre François Voisin, Pierre Sébastien Brutus Gérardin et Frédéric Riondet créent la société Voisin, Gérardin, Riondet et Fils le 24 juillet. Objectif : exploiter une carrière de pierre argilo-calcaire du Valanginien au-dessus de la Rivoire pour la fabrication des tout premiers ciments.


1836-1839  


C'est à cette époque que les premiers touristes abordent le Néron.


« Notons immédiatement que le vocable "touriste" n'avait pas, à l'époque, la résonance péjorative qu'on lui accorde généralement aujourd'hui. Quand on parlait de "touriste", on n'évoquait pas un quelconque clampin s'ébahissant sottement devant un paysage mais un véritable aventurier, à la fois explorateur, scientifique de bon niveau et écrivain talentueux. Ainsi voyait-on les touristes recruter parmi les "indigènes" les meilleurs éléments pour les guider et porter leurs lourds bagages scientifiques... démarche aux allures irrésistiblement coloniales à deux pas de Grenoble ! »

Bulletin de la Société des Touristes du Dauphiné, mai 1995.

 


Tous, qu'ils soient scientifiques ou militaires faisaient appel soit à Galle (guide du Néron résidant à Quaix selon les articles de 1884 et 1888), soit à « Garrel, guide du Néron demeurant au Muret » selon Les Alpes Pittoresques de juin 1901.


1840  


Adolphe Joanne, sous la direction de Marcel Monmarché, fonde les Guides Joanne. Le fondateur et président du futur Club Alpin Français était très attaché à la commune de Saint-Egrève : « Ses relations amicales avec la famille E..., à St-Robert, la douce hospitalité qui l'y attire et l'y retient quelques jours chaque année, lui ont donné des occasions multipliées d'excursions, d'ascensions et de courses. » (2). Au nombre de ces courses, le Néron avait certainement sa place... Les Guides Joanne deviendront en 1914 les Guides Bleus...

 


1858  


« Un affreux évènement vient de plonger dans la douleur une honorable famille de Grenoble. M. Adolphe Clopin, élève en pharmacie, fils d'un vénérable professeur, et de madame la directrice de l'école normale des institutrices de l'Isère, s'est tué vendredi soir en tombant dans un des précipices de la montagne qui domine St-Egrève. Ce jeune homme l'avait gravi en compagnie de ses deux frères, et tous trois commençaient à redescendre, lorsque le malheureux Adolphe, qui marchait le premier, trompé par une lueur blanchâtre qu'il prit pour une saillie du rocher sur laquelle il crut pouvoir mettre le pied, se précipita dans l'abîme. Celui de ses frères qui le suivait faillit éprouver le même sort ; mais il eut la présence d'esprit de saisir une branche, à laquelle il resta suspendu jusqu'à ce que le troisième frère, aidé de quelques habitants accourus à ses cris, fut parvenu à le sauver... » écrivait le Courrier de l'Isère du mardi 19 octobre 1858. La Dépêche Dauphinoise du 11 août 1906 donna une version litigieuse : « ...L'un d'eux, Adolphe, âgé de 25 ans... ...trompé par l'obscurité s'écarta du passage... ...et tomba dans le précipice. Aux appels désespérés poussés par les deux autres jeunes gens, des cultivateurs de Quaix accoururent. Au milieu de difficultés inouïes, à la lueur des lanternes, ils entreprirent des recherches... » Ce périodique écrivait en dépit du bon sens élémentaire en situant des cultivateurs de Quaix au-dessus du Muret ! Bref, un autre périodique, en 1901, parlera de cet accident.


1862  


« Course très difficile et très dangereuse, que nous n'indiquons ici que pour dissuader les touristes de l'entreprendre... ...Ses flancs escarpés paraissent inaccessibles ; on peut les gravir cependant, mais sur un seul point... ...Du reste, cette ascension n'offre d'autre récompense que la satisfaction puérile d'avoir triomphé d'une difficulté naturelle, en apparence insurmontable... » Ainsi s'exprime le premier Guide Joanne. Le cheminement qu'il donne est anonyme mais on reconnaît l'itinéraire du Couloir en Z : « Du hameau de Narbonne, on se dirige obliquement à travers les prés et les taillis vers un point situé à peu près au milieu de la montagne (dans le sens de sa longueur) et indiqué par la teinte jaunâtre des rochers. C'est le seul chemin conduisant à la crête qui est très étroite et tellement escarpée partout ailleurs qu'elle est inabordable. Plusieurs jeunes gens qui avaient entrepris cette ascension il y a quelques années ont péri à la descente, beaucoup plus dangereuse que la montée. » (3)


1868  


Emmanuel Pilot de Thorey, alors âgé de 21 ans, écrit dans le Dauphiné du 5 juillet l'histoire de l'Hermitage. (L'Ermitage de la Balme) Sans doute pris à défaut par le nom d'une maladière, il situe cette dernière à la Balme...


Louise Drevet, dans ce même journal qu'elle dirige, nous donne d'intéressantes précisions sur notre montagne : « Vu de Proveysieux ou de Quaix, c'est au contraire, une pyramide plus grandiose à coup sûr qu'aucune de celles élevées par les Pharaons. De tous les points, elle semble inaccessible. L'est-elle, en effet, ou du moins l'ascension en est-elle difficile et dangereuse, M. Adolphe Joanne l'assure mais un touriste, M. Viallet, fort de plusieurs heureuses tentatives d'escalade, avance le contraire avec preuves à l'appui. » (Le Casque de Néron, 16 juillet 1868.)

Enfin, avant de conclure, Louise Drevet donne l'itinéraire de ce touriste : « Il faut prendre le chemin carrossable qui fait communiquer Pique-Pierre avec Narbonne, l'abandonner en face de l'Ermitage pour suivre, à gauche, un chemin tracé dans les vignes. Peu après avoir quitter l'Ermitage, le chemin fait un coude et un petit sentier s'en détache... Ce sentier (H1) court d'abord le long d'un pré très incliné, traverse un bois puis une longue traînée de pierres, encore un bois, et semble s'effacer au pied des rochers du faîte qui se dressent verticalement et paraissent absolument inaccessibles... » L'itinéraire, encore anonyme, accoste la montagne par une vire étroite qu'on nommera bientôt la Corniche de l'Hermitage (N1) : « A cet endroit se présente un pas difficile... ...Avant d'atteindre un des premiers sommets, on trouve une petite prairie ou l'on peut se reposer et d'où l'on a déjà un point de vue magnifique (Pré Néron). A 100 m. plus haut, est une grotte (Grotte du Veilleur) qu'il faut laisser à gauche si l'on veut continuer l'ascension, rendue dès cet endroit monotone, aucun chemin n'étant tracé et les buis très épais qui tapissent les rochers faisant la marche aussi lente que pénible. Si l'on persiste, on cheminera ainsi pendant près de 45 m. avant d'atteindre le Pré de Rencurel. En suivant toujours la direction de l'est, on gravit ainsi, les uns après les autres, tous les sommets. »


1874  


Le 8 mars, André Jacquot s'échappe du Néron... de justesse. Son récit, dans l'Annuaire de la S.T.D. en 1906, témoigne dans quelles conditions nos aïeux abordaient la montagne.


1877  


Le Guide Joanne nomme le Chemin des Taches Jaunes, c'est-à-dire le futur Couloir en Z, selon l'idée exprimée dans l'édition de 1862. Il décrit ensuite le Chemin d'en face de Quaix : « Il s'élève en zigzag dans les bois au-dessus du ham. dit l'Autre-Côté-de-Vence, et franchit les rochers par une passe moins mauvaise que celui des Taches-Jaunes... » Malgré cette description navrante d'imprécision, la suite du texte nous permet d'affirmer qu'il s'agit du Couloir de Clémencière. A cette époque en effet, on l'atteignait par un itinéraire situé sous le rébarbatif Couloir de Quaix puis en suivant plus ou moins la rive gauche d'une draie taillée dans les escarpements. (C6-Q6) Joanne ajoute : « M. Viallet qui a fait cette ascension, assure que les personnes habituées aux courses de montagnes et assez prudentes pour prendre les précautions indispensables ne courent aucun danger sérieux. Mais les fatigues de la seconde partie de l'ascension (les arêtes) ne sont pas suffisamment récompensées par le résultat final. La vue est toujours gênée et le panorama restreint. » On relève dans ces propos et ceux de 1868 un certain illogisme nous dit Samuel Chabert en 1907 : «…de la petite prairie de Pré-Néron, la vue est magnifique alors qu'au sommet le panorama est restreint ! »

Joanne donne ensuite le chemin cité par Émile Viallet en 1868. Cet itinéraire portera bientôt le nom de Chemin de l'Ermitage ou Sentier du Clapier de l'Ermitage jusqu'à la Corniche de l'Hermitage. Le chemin qui passe cette corniche, de plus en plus utilisé depuis Narbonne, portera aussi le nom de Chemin de la Corniche ou Chemin de Pré Néron. Quant aux chasseurs, plus tard, ils le nommeront Chemin du Rond rouge à cause d'une grande et mystérieuse cocarde peinte à cet endroit, sans doute pour signaler le passage.

Enfin, on relève l'indication suivante : « Au-dessus de Saint-Egrève, une draie ou couloir fort roide, ne sert guère qu'aux bûcherons qui vont couper le bois au sommet du Casque de Néron. » (4)


1878  


C'est au tour de Jean Joseph Antoine Pilot de Thorey, le père d'Emmanuel, d’écrire l'histoire de l'Hermitage (L'Ermitage de la Balme.) Fort sans doute de nouvelles recherches, il affirme que la Balme était le fief d'une famille appelée de ce nom (Jarenton de Balma en fut certainement le dernier occupant). J.J.A. Pilot ouvre ensuite un petit chapitre sur la maladière : « Au-dessous du domaine de Jarenton s'élevait une maladière qui existait déjà en 1244... » Au regard de la topographie des lieux, cette maladière ne pouvait donc se situer qu'aux abords de la Buisserate ; d'autres documents, au chapitre XVIII, justifient ce raisonnement.


1883  


Le Casque de Néron ne semble pas avoir l'estime du Guide Joanne Diamant : « Course dangereuse. 8h aller et retour. »


1884  


Le capitaine du Génie, Gambiez, chargé d'étudier la question du « fort du Neyron » effectue une première reconnaissance de la montagne le 29 octobre à partir du Muret, puis une deuxième le 6 novembre par un itinéraire qui avait son « origine au hameau dit l'autre côté de Vence. » (5)

Le père Galle, guide depuis plus de 45 ans au Néron et son neveu Marius Giraud, porteur pour l'occasion, accompagnent Gambiez (membre du C.A.F.) et son ami Lelong (membre de la S.T.D.) Sur cette première traversée officielle des arêtes, chacun écrira un article. Gambiez, dans l'Annuaire du Club Alpin Français, explique : « L'impression que j'ai gardée de cette excursion est celle d'une course horriblement fatigante. Sans doute, les pics de l'Oisans sont hérissés de difficultés plus sérieuses et surtout plus variées, mais la marche n'y est pas constamment pénible ; la traversée d'un champ de neige, par exemple, repose d'une escalade dans le rocher. Le Casque de Néron ne laisse aux muscles ni à l'esprit aucune minute de répit. Si l'on veut bien considérer que notre reconnaissance a exigé onze heures et demie depuis le départ de Clémentière jusqu'à l'arrivée à Narbonne ; que défalcation faite des haltes et des deux heures consacrées à la montée, nous avons dû, pendant huit heures consécutives, composer tous nos mouvements pour éviter un faux pas et nous servir presque autant des bras que des jambes ; qu'enfin, tous ces efforts ne nous ont conduits qu'à 700 mètres au-dessus de notre point de départ sur un rocher peu pittoresque d'où la vue n'est guère plus étendue que celle dont on peut jouir du haut du Rachais, on reconnaîtra sans peine que le Néron est un endroit très favorable aux exercices gymnastiques mais dépourvu de tout agrément. » Le chemin qu'ils utilisèrent pour joindre l'arête était le Chemin d'en face de Quaix, c'est-à-dire le Couloir de Clémencière qu'ils nommaient Cheminée de Quaix.

Gambiez nous parle aussi d'un sauvetage : « ...et de ne pas risquer sans guide la descente par le versant Ouest ; il ne s'en tirerait pas et subirait le sort de ce frère de la doctrine chrétienne qui s'était aventuré dans ces parages avec sept de ses élèves. Les malheureux ont dû passer une partie de la nuit sur le rocher et n'ont été secourus qu'à 2h. du matin par les bûcherons du Muret qui avaient entendu leurs cris de détresse. » (3)


Enfin, Desbois, dans son article Promenade à l'Infernet paru dans le Dauphiné du 21 août, nous décrit une balade « à peu près inconnue des Grenoblois. » Cet endroit très pittoresque, particulièrement sympathique lors des grosses canicules, mérite une visite, surtout de la part des étudiants en géologie. Outre une charbonnière qu'il signale le long du torrent près d'un habert, on relève une note honorant le village de Quaix « renommé pour son vin qui acquiert, en vieillissant, un bouquet délicieux... » Là aussi sévit la polémique... Bref, la connaissance du secteur laisse supposer que Desbois était un des pseudonymes du modeste Émile Viallet car, lui seul, pouvait connaître aussi bien le Néron. C'est probablement lui encore qui utilisait les pseudonymes Desroches, Mege selon l'excursion...

 

1886  


« Le Casque de Néron. On ne saurait trop déconseiller d'entreprendre cette ascension difficile et relativement peu intéressante, que l'on effectue généralement en partant du ham. de Clémencière. » Ainsi s'exprime le Guide Joanne Diamant...


Le 30 novembre, un énorme bloc se détache de l'arête et dévalant toute la face ouest, s'arrête dans les bois. Depuis, on nomme cette longue cicatrice l'Avalanche. (Petit Dauphinois, 1 décembre 1886)

1888  


« Le dimanche 29 avril, déjà, des blocs étaient tombés. Le lundi suivant, nouvelle canonnade, comme qui dirait l'avant-garde. Mais quand il en est tombé un bon nombre, on pense qu'il n'en tombera plus de sitôt et l'on se dispose à s'endormir tranquille. Le mardi, de gros blocs dégringolèrent encore puis, à 8 heures, un fracas épouvantable provoqua enfin un sauve qui peut général mais déjà, de gigantesques blocs emportaient les maisons comme des fétus de paille... » (L'Avenir de l'Isère, 4 mai.)

Desroches, accompagné de « M. Giroud, qui exploite les bois en haut de la montagne », interroge la montagne meurtrière, en utilisant l'itinéraire de la Cheminée de Quaix : « En passant à une distance assez faible de l'endroit d'où est partie la terrible avalanche ; tous deux, postés à la hauteur de celui-ci, l'avons examiné à la lunette. Il nous a semblé qu'au-dessus de la paroi blanchâtre et presque à pic, mesurant une vingtaine de mètres de hauteur, que l'éboulement a formé, une grande quantité de gros blocs peuvent encore, à la suite de grandes pluies ou du dégel, glisser le long de cette paroi et, par-dessus le sentier de la fontaine du Souillet, rouler jusqu'aux hameaux dévastés... » (Le Dauphiné, 6 mai.)

Le Dauphiné du 2 décembre raconte l'excursion de Viallet et Gros-Coissy le 18 novembre par ce même itinéraire. « Départ de Grenoble, 12 h. 40 du soir ; sommet (côté vers Quaix), 4 h. 10 - 4 h 30. Retour : départ, 4 h. 30 ; - Grenoble, 6 h. 20. ...A Clémentières, on laisse le chemin pour prendre à gauche à travers champs jusqu'au pied des pentes boisées qui couvrent le flanc du Néron. Un sentier s'élève dans la direction générale du nord ; on le suit jusqu'à ce que l'on soit arrivé à la limite nord d'une coupe de bois assez récemment faite, qui s'étend du bas de la montagne jusqu'au pied des rochers nus qui forment le cimier du Casque. Une petite ravine, situé au Nord, parallèlement à la coupe dont il est parlé ci-dessus, permet de cheminer sous bois jusqu'aux rochers. La montée est pénible, mais nullement dangereuse. Arrivé au sommet de la ravine, on a un clapier à sa gauche. Si l'on suit ce clapier, on se trouve bientôt à l'entrée d'un couloir très incliné et assez étroit, qui doit donner accès à l'arête de la montagne, mais qui est assez difficile à gravir. De plus, les effritements du sommet envoient leurs produits dans cet étroit espace, et par suite il peut être dangereux de s'y engager. Il vaut beaucoup mieux obliquer franchement à droite d'environ une centaine de mètres, en contournant la base des rochers ; on se trouve alors au sommet d'une ravine qui va rejoindre le cône d'éboulements produit par les dérochements de mai 1888. De ce point, il faut à peine un quart d'heure pour atteindre l'arête du Casque, après avoir passé dans un couloir très joli, qu'on dirait fait par un coup de sabre gigantesque, et qui offre un endroit charmant pour se reposer à l'abri du vent et, au besoin, mettre le couvert. » Cet endroit n'est autre que le sommet du Couloir de Clémencière que les gens du pays nommaient d'ailleurs Chemin de Quaix...

Par ailleurs, nous pouvons lire : « Après avoir débouché sur l'arête, on marche pendant vingt minutes environ dans la direction du sud, avant d'atteindre l'un des trois sommets du Néron ; celui qui est le plus rapproché de Quaix. Ce premier sommet est séparé du second par une vaste échancrure (Brèche de l'Écureuil ou Brèche en U) qu'il est impossible de franchir sans descendre de quatre à cinq cents mètres sur le versant de Saint-Egrève... » Il faut comprendre bien entendu 4 à 500 mètres de distance ou plutôt 40 ou 50 mètres de dénivelé ! L’incendie de 1993 a effacer les derniers vestiges de ce vieux passage...

 

1890  


Le Guide Joanne décrit un itinéraire sans nom qu'on reconnaît comme étant celui du Chemin de Quaix (édition de 1877.) Quant à la Brèche en U au sommet du Ravin Ullrich, on la franchie toujours par le versant ouest : « Le premier sommet est séparé du second, situé plus au S., par une échancrure qu'on peut contourner en descendant assez bas sur le versant O. incliné de 55°. Pour parvenir au sommet le plus élevé, l'arête est tellement étroite que le moyen le plus simple pour la franchir est de se mettre à califourchon sur la crête et d'avancer en se soulevant sur les poignets... » C'est le fameux passage du "Couteau" que nous passons généralement en funambule aujourd'hui.

Quelques lignes, copiées dans le Dauphiné de 1868, tracent l'itinéraire entre Pré Néron et Pré Rencurel situé 30 mètres au sud-est des vestiges encore inconnus du Poste Romain : « ...En 30 min, on atteint un des premiers sommets (Pré Néron !). 100 m. plus haut, on laisse une grotte à g. (Grotte du Veilleur) ; l'ascension devient monotone ; le sentier s'efface sous des bois épais qui entravent la marche. Il faut 45 min pour atteindre le pré de Rencurel... En continuant vers le N. on peut atteindre successivement tous les sommets... »

Le Guide Joanne nous décrit enfin le Chemin des Taches Jaunes puis mentionne l'existence d'un passage au-dessus de Saint-Egrève.


Dans son Tour du Néron, le Guide Gris nous parle un peu de l'éboulement de 1888 : « ...en une heure et demie environ, on parvient au village de l'Autre-Côté-de-Vence, non loin des Goninières, le hameau ravagé l'an dernier par des blocs éboulés que l'on aperçoit encore auprès du chemin... »


1891  


Le 26 mars, un officier du Génie, René Godefroy, gravi pour la première fois ce qu'on nommera longtemps "la voie royale du Néron." « C'est en 1891, dira-t-il plus tard, que j'ai gravi, seul, le couloir que l'on a pris pour habitude de désigner par mon nom. D'après l'aspect du rocher, j'avais jugé d'en bas, depuis quelque temps déjà, qu'il devait y avoir possibilité d'escalade dans cette partie culminante du cimier du Casque. J'y allai tout droit et l'événement confirma mes prévisions. Le débouché‚ au fond du Ravin des Écureuils me causa une vive surprise que je me rappelle toujours avec plaisir. J'opérais la descente de Clémentières, inaugurant ainsi un parcours aujourd'hui classique. » Cet itinéraire assez exposé à l'époque l'est bien d'avantage aujourd'hui, de sorte qu'il n'est plus fréquenté ou rarement. Le passage dit "la cheminée sans prise" s'abîme de jour en jour et à l'époque, déjà, il était question d'y installer une rampe.

Quant au Ravin des Écureuils, Lelong nous explique lui aussi l'origine de ce nom dans son article de 1884.


Henri Corsin, fondateur de la S.G.A. (6) publie Grenoble et ses environs dans le Pocket guide. « A Ripaillère, dit-il, prendre la route que construit en ce moment le Génie Militaire pour desservir le fort qui sera prochainement installé sur le flan nord du Néron et qui commandera la gare de St-Egrève. On arrive à la zone dévastée par l'éboulement du 1er mai 1888. Remontant alors à gauche ce cône d'éboulement... »


Le Guide Joanne Diamant quant à lui reprend le texte de l'édition de 1886.


C'est alors que le capitaine Delahet découvre une étroite piste taillée dans les escarpements sud-est de la montagne. Un examen sommaire révèle un large chemin en encorbellement et les traces d'une passerelle de 10 mètres jetée sur un hiatus rébarbatif. Delahet nommera cette piste étrange la Voie Romaine.

1893  


L'archéologue H. Müller découvre, en compagnie de F. de Villenoisy, sur la propriété de ce dernier à la Balme de l'Hermitage, divers vestiges datant du Néolithique, du Bronze, de l'époque Romaine et Burgonde. Les tuiles à crochets d'origine gallo-romaine sont nombreuses...


Des chutes de pierres et de blocs frappent le Hameau de L’Autre Coté De Vence (Dossier Communal Synthétique).


1895  


Ernest Thorant, président du Rocher Club, fonde le Moniteur Dauphinois. (7) Ce périodique est le premier à décrire des récits topos d'excursions. Ainsi, Morel-Couprie, dans le Moniteur du 19 octobre (Le Casque de Néron), nous raconte son ascension du Couloir Godefroy avec beaucoup de détails. En voici quelques-uns sans rapport avec ce couloir : « Ce mont, injustement voué au mépris du touriste, est cependant intéressant à gravir... ...Ses formes colossales présentent à l’œil non seulement son "fameux casque" mais encore la grande et formidable image d'une sorte de Prométhée femme... ...allez sur le vieux pont du Drac, traversez le au trois-quarts, tournez-vous et regardez : vous verrez une gigantesque femme de pierre... »


Pour se rendre au couloir, il prend, au hameau du Gatinet, « le deuxième chemin après une ferme », peut-être l'itinéraire G1 du moins au début...


Le 26 octobre, dans ce même journal, H. Chaumat raconte son exploration de la "Voie Romaine." Le Moniteur Dauphinois du 2 novembre nous présente d'ailleurs un croquis situant cette voie par rapport au Clapier du Dromadaire. Voici du reste ce qu'écrit Chaumat au sujet de ce clapier dans son article du 26 octobre : « Situé près du rocher, ce clapier dessine dans les arbres comme une arche de pont plus ou moins irrégulière, gigantesque, la pile de droite tôt interrompue, celle de gauche se prolongeant très loin dans le ravin qui descend sous l'Ermitage. Avez-vous un peu d'imagination, vous pourrez reconnaître dans ce clapier quelque animal fabuleux par exemple un dromadaire monstrueux, qui tourne le dos au rocher ; la bosse est équarrie, la tête et le cou sont admirablement figurés : si deux des pattes ont disparu, si le train postérieur est ravagé, c'est uniquement, croyez-le, pour laisser à votre imagination tout l'intérêt de la recherche, à votre imagination tout l'attrait de la reconstitution. »


 


Entre-temps, dans Le Casque de Néron publié à la page 152 de l'Annuaire de la Société des Alpinistes Dauphinois, Ernest Thorant donne des détails précis sur les itinéraires qu'il a parcourus : celui du Pré du Néron par la Corniche de l'Hermitage et signale une descente possible sur Saint-Egrève ; celui des Taches Jaunes qu'il nomme Chemin du Gatinet et Chemin en Z ; la Cheminée de Quaix qu'il appelle simplement Chemin de Clémentières afin, peut-être, d'éviter la confusion avec le Couloir de Quaix qu'il ignore ; le Chemin Godefroy qui semble à priori sans problème ; la Voie Romaine jusqu'au hiatus car, ensuite, tout se perd... « Ce mauvais pas demande beaucoup d'attention et sans une roche percée de part en part qui permet de placer solidement la main droite, le passage serait dangereux. » Enfin, il cite, pour ceux qui voudraient jouer aux sangliers, un autre itinéraire sur la face ouest : « A une époque que je ne saurais préciser, un bloc de rocher de plusieurs quintaux, s'est détaché de la crête et, glissant le long de la pente boisée en rasant tout ce qu'il trouvait sur son passage, buis chênes et autres obstacles, est venu s'arrêter dans la forêt à quelques mètres du château de Marcieu. Le chemin, que j'ai suivi avec mes amis Dodero et Gros-Coissy, monte d'abord la ceinture d'escarpement sur la rive droite de l'avalanche, au milieu des bois qui se défendent énergiquement. Au-dessus des escarpements, nous avons grimpé passant tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre ; mais d'un côté comme de l'autre nous avons trouvé peu d'agrément et je doute que les autres passages, car ils soient nombreux, soient beaucoup plus amusants ; ce chemin conduit à quelques mètres au sud du Ravin des Écureuils. »


Avec son ami Dodero, ils franchiront le hiatus de la Voie Romaine suivis peu après par Flusin et Chaumat...


1896  


La Voie Romaine nommée ainsi par Thorant, Chaumat et Viallet est baptisée par H. Müller d'un nom mieux adapté, celui de Chemin Romain.


Le Moniteur Dauphinois du 4 avril présente un topo pour joindre le Pré Néron au départ de Pique Pierre (H1-N1) et signale lui aussi que l'on peut descendre sur Saint-Egrève.


Le dimanche 27 septembre, au retour de son « usine électrique » inondée par une crue de la Vence, Félix Poulat, maire de Grenoble, propriétaire de la brasserie de Saint-Robert, meurt dans un tragique accident près des routes de Quaix et de Proveyzieux.


Le 10 octobre, le Moniteur Dauphinois nous décrit l'itinéraire du Pré Néron au départ de Narbonne. Cet article signé H.J. est suivit le 13 mars 1897 d'un article de Laguin, toujours sur l'ascension du Pré Néron par la Société des Grimpeurs des Alpes...



 

1898  


Le Dauphiné du 20 mars nous apprend que « Ce sommet, naguère d'accès dangereux, est devenu en quelque sorte l'école d'assouplissement des alpinistes. Nous nous souvenons même d'y avoir rencontré, il y a quatre ans environ, une compagnie entière d'un bataillon de chasseurs alpins redescendant de l'étroite prairie du Néron par les vertigineuses corniches dominant l'Ermitage de la Balme. » (N1) La chronique cite les propos du célèbre naturaliste Dominique Villars sur l'origine du nom de notre montagne.


Le 15 mai, après quatre années de recherche, H. Müller trouve, tout près du Pré Rencurel, les vestiges d'une citerne gallo-romaine envahie par des buis et des hêtres. Aussitôt, une piste est taillée entre le Pré Néron et le site, ce qui diminue considérablement les ennuis et le temps nécessaire à cette "grimpade" jusqu'alors fastidieuse. On nommera Poste Romain cet endroit et on oubliera bien vite son ancien nom.


1899  


H. Müller et J. Sadoux reconnaissent un sentier nouveau permettant d'atteindre directement le Poste Romain : « …reconnu un tracé nouveau, très rude, partant de la base du clapier dit du Dromadaire et permettant d'accéder au poste. Ce tracé est situé entre la corniche conduisant aux prés du Neyron et le chemin romain. » (N8 aval)


Pendant ce temps la nouvelle édition du Guide Joanne reste hostile au Néron en reprenant le texte de 1891...


1901  


Le premier numéro des Alpes Pittoresques titre : L'alpe homicide. C'est, bien entendu, le Casque de Néron qui fait les titres des journaux, par l'intermédiaire de la disparition, le 28 avril, d'un jeune secrétaire d'état-major et de son compagnon. Le journaliste Paul Hervieu nous rapporte à cette occasion les propos d'un vieux guide du Muret, M. Garel : « C'est vers 1860 que je fus témoin du 1er accident de MM Cloppin... ...l'un était avocat, l'autre juge de paix et le troisième pharmacien... ...ils tentèrent l'ascension. Ils s'approchèrent d'un endroit d'où s'échappait une eau fraîche (8) et s'y attardèrent. La nuit les surprit. C'était une nuit claire de pleine lune, le ciel était pur... ...les jeunes gens voulurent partir. Devant eux un talus. Le pharmacien après en avoir jugé la hauteur, sauta. La lune l'avait trompé... ...le malheureux se tua net. Ses frères ne l'entendant pas, se mirent à appeler ; leurs cris ne furent perçus que le lendemain vers dix heures... ...et le sauvetage commença... ...La seconde fois (9), c'était un professeur et 6 de ses élèves qui s'étaient perdus dans le Casque... ...je les retrouvais bien portants. Il fallut les guider sur les bords de précipices profonds, dans des sentiers larges de 20 centimètres bordant des gouffres géants... ... Une autre fois M. Jacob... ...je me souviens qu'il y a bien longtemps, un sergent s'y tua... ...dernièrement, M Terrot y trouva la mort en poussant devant lui une charge de bois. Nous dûmes le descendre dans un drap ! » (Les Alpes Pittoresques n° 1, juin 1901 - Interview du père Garel ; article que nous retrouverons dans la République de l'Isère du 3 août 1906...)


Mais l'article de Paul Hervieu indigne Henri Ferrand qui fait publier dans Les Alpes Pittoresques du 15 juin quelques réflexions salées : « ...En passant, laissez moi vous dire que le Colonel est Général depuis longtemps et que son fils se nomme Jacquot (pas Jacob)... ...Et les trous remplis d'eau sur la montagne ! ce n'est certainement pas le vieux guide qui vous en a affirmé l'existence (10). Ces choses là sont comme les rochers surplombants que des gens prévenus voient un peu partout dans les escarpements... ...et quant aux poches profondes, aux crevasses capables de contenir un corps humain, aux puits que vous signalez, avant d'y croire, demandez qu'on vous les fasse voir... »


Revenons à l'accident du 28 avril : « Deux jeunes gens de la ville, MM S et C... ...Une caravane avec guide fut organisée et hier matin on apercevait du Casque de Néron des signaux de détresse fait avec un mouchoir ; c'étaient nos deux touristes qui avaient bien pu parvenir au point culminant mais n'avaient pas pu redescendre. A l'aide de corde et d'échelles le sauvetage fut opéré et les inexpérimentés alpinistes purent regagner Grenoble sans autre incident  » écrivait le Réveil du Dauphiné du 30 avril. A en croire ce récit, grâce à la vue particulièrement perçante de quelques témoins, les jeunes gens s'en tirèrent bien... Malheureusement ils ne furent ni sauvés ni même situés... Le Réveil du Dauphiné du 1er mai écrit donc : « Nos prévisions ne se sont pas réalisées... » Le jeudi 2 mai, ce journal propose une solution : « ...Nous avons à Grenoble un parc d'aérostation militaire. Pourquoi les aéronautes du 4eme régiment du Génie ne tenteraient-ils pas d'aller jeter l'ancre au-dessus du casque de Néron, d'en faire le tour et, au moyen de longue-vue, d'en explorer les moindres crevasses, les moindres couloirs ?... »

Après quelques jours de vains quadrillages, les autorités civiles et militaires abandonnèrent les recherches. Les familles Chabert et Scholastique s'engagèrent à offrir une somme de 100 francs à la personne qui découvrirait les corps...


Suite à ce drame, le ministre de la guerre, le Général André, interdit aux officiers de la garnison grenobloise l'assaut de notre pauvre montagne : « La question des manoeuvres dans les Alpes a été très sérieusement examinée au ministère de la guerre ; de nombreuses demandes d'excursions dans la montagne nous sont adressées par les officiers de chasseurs alpins, car, on a eu raison de le dire, nos officiers se font remarquer par leur entrain et leur amour du danger que nous devons comprimer et maîtriser ; on ne sait jusqu'où ils iraient... » (11) A Grenoble, les consignes sont strictes : « Défense d'y aller, défense d'en parler... » nous rapporte Samuel Chabert.


1905  


Janvier, des chutes de pierres et de blocs causent d'importants dégâts dans le village de la Buisserate. (Dossier Communal Synthétique).


Le Guide Joanne comme celui de 1902 ne donnent plus du Néron que des phrases décourageantes : « Montagne périlleuse, qui fit de nombreuses victimes... ...sans intérêt... » ou encore « Montagne sans vu intéressante... », etc... Mais il suffit d'un interdit pour que la foule cosmopolite se précipite...


1906  


Le 31 juillet, un étudiant allemand déroche au-dessus de Saint-Egrève... Son compagnon donne l'alerte... Nous reviendrons sur cette tragédie qui scelle définitivement la réputation de l'ogre grenoblois : « Sous son séduisant aspect, aucune montagne n'est plus traîtresse que ce casque de Néron, la bien nommée, où des forêts de buis séculaires après avoir dérobé aux touristes les "à pic", crevasses et précipices, les engloutissent en se refermant sur eux comme une mer profonde et gardent leurs cadavres... » (Les Alpes Pittoresques du 15 août.) Ce journal nomme Couloir des Écureuils le futur Ravin Ullrich et Pas de l'Écureuil la Brèche en U qui forme le sommet de ce couloir.


« ...Cinq semaines plus tôt, il fallait à MM. Sarray-Bournay et Bernard toute leur expérience et une endurance, une sagesse exceptionnelle, pour échapper aux même pièges... » (14) Ou encore : « ...A Grenoble, le bruit n'avait pas tardé à se répandre que 2 étudiants avaient été victimes d'un accident au Néron, mais comme on ne possédait aucun renseignement, la nouvelle prit bientôt les proportions d'une épouvantable catastrophe... » (Petit Dauphinois du 26 juin 1906.)


Pour Morel-Couprie conscient qu'il faut donner au Néron un guide complet (il y travaille depuis quelque temps déjà avec son ami P. Glaizot), c'est la nécessité de revoir ses textes afin d'expliquer, dès ses premières lignes, les raisons de tant d'accidents : « On a beaucoup calomnié le Néron : les brouillards y sont mortels ; les précipices, cachés ; les sources, absentes... Le Néron a commis plusieurs crimes, il est vrai, et la liste de ses exploits nécrologiques est malheureusement trop longue. Mais son tort principal, n'est-il pas d'être, à proximité de Grenoble, une cime ouverte à tous ? Moins d'une journée suffit pour en gravir les escarpements et point n'est besoin pour lui rendre visite de voyages longs et coûteux. Pourtant, il devrait être l'élu, l'heureux sommet, ami de l'humble, tendant aux générations en quête d'une "école d'escalade" son échine ardue. A quoi tient la destinée des montagnes ? Tandis qu'on le délaisse, le fortuné Moucherotte, à l'anodine cheminée, les Pucelles, farouches et fières, attirent des armées d'alpinistes. Visitées dans tous les recoins, leurs moindres dangers sont connus et évités. Leur blason décrépi n'a jamais été rougi de la pourpre d'un jeune sang. Pourquoi donc ce dédain du Néron et le discrédit jeté sur lui ? Au vrai, il est trop proche,... et aussi trop peu étudié. Transplantez-le en plein Oisans, ceinturez-le de glaces, il devient un sommet coté, catalogué ; il a les honneurs de la corde et du guide ; est l'égal des géants : Meije, Pelvoux, Écrins. On le respecte, on l'adore, on le chante. A la porte de Grenoble, il est monstre, vampire et montagne maudite, sur laquelle un chef Néo-Zélandais aurait jeté son "tabou" le plus rigoureux ; un second Salève, terrible... On ne saurait rendre le Néron responsable de la mort stupide de ceux qui s'y risquèrent. Ces apprentis audacieux grimpaient comme des écureuils dans les arbres sans savoir comment ils redescendraient. Égarés, harassés, perdus, ils essayaient enfin de fuir le Néron comme on échappe à l'incendie... par la fenêtre... et ils chutaient dans le vide. Ils n'avaient rien appris, rien prévu ; pas de conseils, pas de guides ; rien. L'ascension devait être fatale. Elle l'était. »


Pour le professeur Samuel Chabert, le drame des étudiants allemands est l'occasion de signer dans Le Dauphiné du 9 décembre, d'un timide "S.", son premier article mais d'exprimer certaines vérités. Ainsi, Lendemains d'accid

ents en Montagne, démontrera ce qu'on sait trop, qu'on n'ose faire, c'est-à-dire la nécessité d'équiper la montagne de mains courantes et de panneaux indicateurs.


Cette nécessité avait déjà été exprimée dans le Petit Dauphinois du 8 août : « ...Mais puisque Grenoble est un centre d'excursions toujours plus couru ; puisque des sociétés nombreuses et parfaitement organisées ont accepté la tâche de faciliter à tous les excursions autour de notre ville ; puisque le Néron, qui est si proche, est aussi tellement tentant et si dangereux ; que le danger, au fond, consiste surtout dans la traîtrise du couloir maudit, ne serait-il pas d'extrême urgence et de toute prudence, de toute humanité oserais-je dire, de faire placer un ou deux poteaux à l'entrée de l'entonnoir fatal avec une indication telle que celle-ci : Passage mortel... »


Le 29 août, le Petit Dauphinois titre Fausse alerte au Néron. Aux cris d'avertissements des bûcherons précipitant du haut des escarpements d'énormes fagots, des laitières livrant leur produit à Saint-Egrève, névrosées par le Néron homicide, entendent des appels au secours et observent même la chute d'un homme...


Mais « l'Alpes homicide » interpelle la chronique de la S.T.D. Page 53 de son annuaire, on lit : « ...il est temps de s'élever contre cette appellation chère à Paul Hervieu (12) et aux chroniqueurs contemporains car bientôt, on ne connaîtra plus la montagne que sous ce nom... »


1907  

 

Malgré tout, l'excellente monographie de Morel-Couprie, que l'on vient de publier, lui vaut d'être « ...sacré chantre du Neyron…» Les itinéraires qu'il donne prennent leur nom définitif ou presque : la Voie Romaine, terme qui persiste, est décrite jusqu'au hiatus ; le Poste Romain qu'on atteint par Pré Néron ; le Couloir Godefroy « déconseillé aux familles » ; le Couloir en Z vivement conseillé aux « rhumatisés » : « les tractions continuelles sur les bras, les contorsions du corps redonneront aux membres endoloris la vigueur, la souplesse primitive. » ; le Couloir de Clémentières, le sentier favori d'Émile Viallet est-il dit, celui que suivirent Gambiez et Lelong précise-t-on encore, celui qu'on atteint de partout et dont, seule, la sortie reste au même endroit ; le Couloir de Quaix qui a enfin les honneurs d'un guide ; la traversée des arêtes du Couloir Godefroy au Couloir de Clémentières seulement car le reste, est-il dit, « n'offre aucun intérêt. »

Enfin, des itinéraires sont mentionnés pour mémoire : le Chemin des Sapinées à Narbonne ; un chemin rétabli par Villenoisy dans sa propriété de l'Hermitage, chemin qu’une photo du Musée Dauphinois nomme Chemin du Néron ; et, encore à l'Hermitage, le Chemin du Figuier.

Afin d'éviter d'éventuelles confusions entre des toponymes homonymes, Morel-Couprie et Glaizot nomment Ravin Ullrich le Ravin de l'Écureuil. (13) Cela dit, la face ouest reste négligée : « L'unique passage à peu près praticable (au sud de l'Avalanche et au-dessus du Muret) est tellement peuplé de buis et d'un méli-mélo de plantes épineuses que la montée en est pleine de déboires et la descente presque périlleuse... » (Chemin de la Fontaine Vierge.)

Morel-Couprie accompagnera ses topos de croquis détaillés dessinés par Glaizot, son compagnon de route.


Le 3 février, dans le Dauphiné, Samuel Chabert signe Pour le Néron. Cet article qui traitait l'épineux problème de l'aménagement des chemins reste, malgré les années, d'une remarquable actualité : « Il est des causes qu'on dirait perdues d'avance : plaider pour le Néron est aussi vain que de tenter l'apologie du criminel empereur, son éponyme de hasard ; mon "pro Nerone", ou, pour mieux dire, mon "pro Nigrone", ma défense de la montagne Noire a donc ceci de commun avec le "pro Milone" cicéronien qu'au moment où j'écris l'accusé est déjà jugé, condamné, exécuté pour multiples assassinats, sans avoir pu se faire entendre. A quoi bon alors ? Suis-je assez jeune encore pour me complaire dans les paradoxes, assez "Rocher-Club" pour parler avec autorité de ces escarpements sinistres comme peut le faire M. Émile Morel-Couprie, assez imprudent pour envoyer à leur perte les lecteurs écervelés qui d'aventure auraient eu confiance en moi ? Ai-je la prétention de convaincre la masse des moutons de Panurge qui s'en vont répétant, d'après on ne sait qui, que la montagne est : 1° d'accès difficile ; 2° de conquête insipide ; 3° de panorama restreint ? Aurais-je aussi conçu le fol espoir d'appeler enfin sur ce point l'attention des sociétés alpines et de les décider à étudier sans parti pris la question des aménagements et des indications nécessaires ? Pourquoi pas ? Tout arrive : dans dix ans peut-être le paradoxe d'aujourd'hui sera la banalité d'alors ; des yeux se seront ouverts, des intelligences aussi, on aura, qui sait ? renoncé dans les Guides officiels à nier l'existence de ce brave pic ou encore à le traiter comme un symbole obscène... ...Et tous les accidents, graves et mêmes mortels ? Je n'hésite pas à répondre que tous jusqu'à ce jour, sans aucune exception, sont dus à l'absence de poteaux indicateurs placés à propos. On est monté comme on a pu, souvent avec tant de peine en s'empêtrant, en s'égarant à cent reprises, qu'on a laissé chemin faisant une partie de ses vêtements, de son sang-froid, de sa force morale, et l'on arrive tout en haut, mûr pour le vertige de l'esprit, l'affolement, l'abandon de soi-même. On voit à l'ouest une pente d'arbres, on y descend sur la foi d'un guide insuffisant et mal interprété, on s'y abat à bout d'énergie, oubliant que de toutes parts le Néron a sa ceinture d'escarpements : un peu plus haut, un peu plus bas, il y a toujours à le franchir... ...Le jour où la crête présentera tous les poteaux nécessaires menaçant de mort quiconque descendrait par-là, vers St-Egrève et marquant nettement la direction et l'amorce du chemin de Clémentière, on se tuera au Néron comme ailleurs, guère d'avantage... ...Voilà ce que les trépassés d'hier devaient nous enseigner, voilà ce qui pourrait, comme auraient dit les anciens, apaiser leurs mânes et consoler leur infortune : la seule mort qui ne sert à rien mérite vraiment le nom de mort. La leur, hélas ! jusqu'au poteau du Club Ascensionniste et jusqu'au beau travail de M. Morel-Couprie, en avait gardé toute l'apparence. Quand donc sera-t-il permis et tout à fait prudent (ce serait pourtant si simple et si désirable !) d'aller sans guide au Néron, comme au Moucherotte et au Rachais ? »


Le 1er mars, les Alpes Pittoresques consacre un long article sur la monographie de Morel-Couprie, le président du Club Ascensionniste.


Le Dauphiné publie le 12 mai un second article de Chabert : Le sentier Ulrich (14), un sentier existant que le père du défunt a fait retailler et prolonger de l'Orphelinat aux tragiques escarpements, à ses frais, par la municipalité de Saint-Egrève.


De son côté, le Club Ascensionniste fait planter un premier panneau à la Brèche de l'Écureuil :


Couloir très dangereux,

aboutit à un à pic. - Ne pas

s'y engager.


Le Sentier Ullrich est inauguré le 4 août par : MM Melchior, vice-président de l'association des étudiants étrangers ; Wetwer ; Martin, Maire de Saint-Egrève ; Bonnet, le beau-frère de G. Scholastique ; J. Massard ; Roux, secrétaire du syndicat d'initiative ; Michon, garde général des forêts ; des représentants de la Société des Alpes (Maréchal, Guillet, Brun, et Devieux) ; Bauër ; Rodolphe Franck ; et Bossan, l'oncle de F. Chabert. Deux plaques commémoratives sont scellées et, aujourd'hui encore, une main anonyme fleurit de temps en temps, d'une branche de buis, les mémoires de G. Scholastique, F. Chabert, et G. Ullrich.


Pendant ce temps, des touristes inconnus franchissent le hiatus romain et signent leur exploit. D'autres les suivent et laissent cette note relevée par H. Müller : « Quand on n'a pas l'intelligence de remettre 1 ficelle, on ne devrait pas avoir l'imbécillité d'écrire son nom, un ennemi de la pinture (sic) au minium. Pour ceux ou celui qui a prostitué la voie Romaine en y faisant acte de haute intelligence. » Le hiatus, semble-t-il, attire du monde pour deux raisons : 1° « Mais gardez-vous de franchir le passage dangereux. Imitez plutôt ce grimpeur Grenoblois, non des moindres, qui, après l'examen du "pas", se rappela soudain qu'un travail urgent l'obligeait à un retour hâtif... » écrit Morel-Couprie mais il suffit d'un interdit pour que tout le monde s'y précipite. 2° Outre l'intérêt purement archéologique, le rétablissement d'une passerelle sur le hiatus provoque aussi la curiosité.


Une petite auberge est ouverte à l'Hermitage depuis quelques années : l'Auberge Boujard que les Neyronistes font prospérer. M. Pellerin, le propriétaire des lieux en 1995, m'expliquait : « Le père Boujard qui avait un fils idiot, ne l'était pas lui. Il récupérait des vêtements, les faisait réparer par ses deux petites amies, ses serveuses, et il les revendait à bon prix aux malheureux qui revenaient en loques de leurs démêlés dans le Néron. » Cousin Bénédict, relatant les inconséquences de son ami Ginet du 5 mai, y fait d'ailleurs allusion dans la Revue des Alpes Dauphinoises de septembre : « Notre entrée fut fort remarquée, le fait était déjà connu et nos vêtements en lambeaux témoignaient de notre lutte contre les buis. »


1908  


L'aménagement des chemins du Néron semble une bataille bien plus ardue que son ascension. En effet, l'utilité même des équipements suggérés est vivement critiquée... La polémique continue ; Samuel Chabert se fâche... Dans son article, L'arête méridionale du Néron, il consacre, en bon avocat du Néron, tout un chapitre aux partisans et détracteurs de la montagne : « J'avoue que mon scepticisme, en ce qui touche les articles de foi sur cette pauvre montagne, a fait autant de progrès, depuis ma première ascension (21 mai 1903), que j'ai renouvelé de fois mes explorations. A chacune d'elles, mon pied ou mon piolet détachait quelque rocher mal assis ; mes yeux bien ouverts exorcisaient encore plus de conclusions toutes faites et de maximes traditionnelles. Chaque expérience était comme une provocation à l'expérience suivante ; et peut-être est-ce là qu'il faut chercher le secret motif des passions qu'à fait naître la conquête du Néron ; je ne connais pas de cime ni de massif où il soit plus nécessaire d'aller voir et nécessaire de ne pas croire, pas d'Alpe plus révélatrice de l'insuffisance du savoir des autres, pas de symbole plus vivant des joies austères, mais solides, que procure la recherche personnelle de la vérité, débroussaillée des légendes à la vie dure. Neuf fois sur dix, pour ne pas dire beaucoup plus, le savoir des autres est fait de phrases indéfiniment répétées et altérées par la diffusion ; c'est inepte assurément ; mais il est si commode de pérorer sur ce qu'on ne connaît pas, avec une autorité d'autant plus cassante et décisive que l'ignorance n'admet ni l'hésitation, ni les scrupules, ni les délicats tempéraments de la documentation personnelle et consciencieuse ! Quant à ceux qui y sont allés, minorité frêle et insignifiante en nombre, ils se contentent trop souvent de leur expérience pour eux-mêmes, sans se préoccuper de la communiquer sous une forme impersonnelle, de l'objectiver pour autrui ; ou bien ils nous trompent sans le vouloir, dans l'enthousiasme de leurs découvertes et d'une admiration qui supprime comme d'un souffle les fatigues et les dangers. Ceux qui parlent sans savoir (la race est plus florissante que jamais des Mascarilles, gens de qualité qui savent tout sans avoir rien appris, qui ont hérité de leurs ancêtres la science infuse en même temps que la richesse acquise) ceux-là donc disent en général que le bloc du Néron est tout danger, brousse, rochers instables et perfidies ; les autres, passionnés pour "leur Néron", vont répétant que les difficultés sont nulles et volontiers s'offriraient pour guider au Godefroy un escadron de jeunes filles invitées la veille au soir entre deux valses... Ne croyez donc personne, fut-ce l'auteur du présent article pourtant d'absolue bonne foi ; guidez-vous sans vous y fier jamais absolument, sur ses indications, si rigoureusement contrôlées soient-elles ; mais, si le cœur vous en dit, allez-y voir ; c'est la conclusion de tout ce qui touche au Néron. » Le Dauphiné, 17 mai 1908


Les choses étant dites, et bien, Samuel Chabert décrit ensuite l'arête, laquelle, entre le Sommet Nord dit Croix Chabert (en mémoire de l'une des victimes du Saut de l'Écureuil) et le Pré Néron, n'avait jamais été sérieusement décrite. Morel-Couprie lui consacre que sept lignes et le croquis de Glaizot s'arrête entre l'Avalanche et le Couloir en Z. « La crête, écrit donc Chabert, devient très aiguë, mais sans entaille ; c'est une lame de couteau dressée vers le ciel, inclinée vers l'est ou elle surplombe ; son arête, légèrement convexe, est facile en somme ; le vertige seul serait à craindre. Aussitôt après commence la végétation. Elle ne commence pas trop mal ; une vague piste dans des buis très hauts, élancés et souples comme des palmes jusqu'à un mètre sur nos têtes, permet de cheminer assez facilement dans cette verdure étrange ; sensations de caille ou de perdrix circulant au ras du sol. Puis, c'est une brusque descente sur l'arête élargie ; les pierres dominent en quantité la végétation qu'elles rabougrissent ; on passe à l'aise jusqu'au plateau boisé, fourré, empêtré, qu'entaillent à peine deux ou trois clairières délicieuses mais minuscules. Ce long replat, unique en importance dans l'arête entière (Plateau des Buis ou Grand Plateau), est malheureusement assez pénible à franchir ; c'est ici vraiment, mais ici seulement, que la brousse légendaire devient réalité. Du haut du piton (la Bosse) qui termine au sud ce replat, nous voyons se dérouler sous nos yeux la fin de notre programme. Là-bas, à 300 mètres de dénivellation, au bout de cette longue ondulation verdoyante ponctuée de quelques blancs écueils, c'est une clairière artificielle avec une humble cabane ; l'ancien pré de Rencurel est à droite, sur le même plan. Cette clairière date de deux ans à peine ; depuis plus de dix ans et grâce aux travaux de M. Müller, ce léger ressaut a pris le nom de "Poste Romain". Là, nous serons hors d'affaire ; mais hélas ! dans combien de temps ? et après quelles batailles contre les buis mêlés aux frênes, aux chênes, aux érables, aux hêtres, aux rochers même ! Tout est vert maintenant, on s'enlise, on patauge, on se débat dans ces flots verts... Il nous faut une heure d'efforts -la seule vraiment dure- à descendre 300 mètres. Le Poste Romain nous offre, ici enfin, son hospitalité. Le reste, pour quiconque sait bien la route et ne va pas, dés l'origine, descendre à gauche vers le chemin Romain encore infranchissable, n'est plus qu'un amusement... pour grandes personnes. »

Ainsi s'explique la légende des trous... et l'état pitoyable des vêtements de ceux qui rataient quelque peu les pistes.


C'est probablement à ce moment qu'on plante les premiers panneaux touristiques. Celui que l'on fixa sur un chêne à la base de la voie royale du Néron était assez pittoresque :


Couloir Godefroy - Pour alpinistes exercés.


La volonté de restaurer le Chemin Romain, encouragée par M. Pison de l'Administration des Forêts et appuyée par Samuel Chabert, provoque l'élargissement de la piste primitive existant entre Pré Néron et le Poste Romain. Cet aménagement sera possible grâce aux fonds de M. d'Aiguebelle (vice-président du Rocher Club) d'où l'autre nom de cet itinéraire : Chemin d'Aiguebelle. En attendant, le Chemin Romain reste impraticable aux communs des mortels...


Depuis les tragédies de 1901 et 1906, personne n'est retourné explorer la face ouest. Ou plutôt personne ne s'en vante ; chacun pour soi... Or, toujours en ce mois de mai, le 17 et le 31, Touchon, sous le pseudonyme d'Higreck, explore et rédige de suite un très intéressant article : Dans les buis du Neiron. Nous y apprenons que le Club Alpin Français a décidé de remettre en état les chemins des Prés Neiron (De Narbonne au Muret) où « il est toujours facile de s'égarer » écrivait S. Chabert le 3 février 1907.


Pierre Touchon a retrouvé quelques pages du carnet de courses du son père : « 1908, 10 et 17 : exploration face Ouest ; 10 mai : Tissot, Debraye, du Muret à l'arête ; 17 mai matin : Morel, Gardel, du Muret à pré Neiron ; 17 mai soir : Morel, Gardel, Debraye, Priest, Fontaine vierge ; 21 Mai : Priest et moi, du Muret à l'Avalanche, de l'Avalanche au Sommet Nord, Couloir de Quaix ; 5 juin : avec les Explorateurs, Couloir de Clémentières, sommet 1305, retour couloir de Quaix ; 2-4 août : sauvetage des allemands (Pouf-pouf) avec Brun et Priest. » (15)


Les Alpes Pittoresques du 1er septembre nous parle de ce sauvetage : « ...et à la nuit tombante, ils descendirent par le couloir Godefroy. Le sentier qui, de ce couloir, se dirige vers le Muret avait disparu sous les buis. Nos deux étudiants rebroussèrent chemin et passèrent la nuit dans le couloir Godefroy... ...le lundi à six heures du soir des appels furent entendus par Mme Galéa, en villégiature au Muret chez Melle Guibout... » Si l'on remplace le Couloir Godefroy (versant est) par le Ravin Ullrich (versant ouest) le récit devient compréhensible à ceux qui connaissent notre montagne et cadre avec celui de la Revue des Alpes Dauphinoises du 15 août nettement plus précis : « Ils partirent... ...avec un litre d'eau, pour parcourir les arêtes, depuis l'Ermitage jusqu'au couloir Godefroy qu'ils voulaient descendre... ...mais après la petite grotte, au lieu de prendre la vire à gauche pour descendre la cheminée sans prises, ils descendirent tout droit et trouvèrent les à-pics. Ils couchèrent là... ...le lendemain,... ...ils s'égarèrent dans les buis au-dessus du Muret... » Notons en passant ce qu'écrit la Revue Alpine de septembre : « Le 2 août, deux jeunes étudiants allemands... ...montaient au Néron par le versant de St-Egrève..."

Par ailleurs, selon La Montagne, les sauveteurs auraient été MM. Morel-Couprie, Serbonnel, Simiand, Touchon et Brun et les guides Gaude et Maître du Muret. Selon les Alpes Pittoresques, les guides auraient été les bûcherons Priest et Caillat...

Bref, c'est grâce au feu que les égarés allumèrent que les sauveteurs purent les localiser et les secourir. Il s’agissait encore de deux allemands (MM. Pfau et Mayer.) Lesquels promirent une subvention « pour la reconstruction du chemin... »


Aussitôt, le Club Alpin Français reconstruit ce chemin et équipe la Corniche de l'Hermitage d'un câble. Le Chemin des Prés Neiron portera un moment le nom du célèbre club. Mais l'itinéraire sur Saint-Egrève, déjà connu en 1895, sera très vite nommé Chemin de la Fontaine Vierge. Enfin, la revue La Montagne, en décembre précisera : « Route de Narbonne - Pré Néron - Fontaine vierge - le Muret : en rouge. Variante du Pissou : en jaune. »


Pendant ce temps, la municipalité de Saint-Egrève invite son célèbre guide du Muret, Priest, à tracer un itinéraire de secours dans la terrible barre rocheuse, entre l'Avalanche et le Ravin Ullrich. Higreck semble dessiner cet itinéraire sur sa carte ; Raoul Pinat sera le premier à le décrire. (16)


1909  


« Chaque année, au printemps, les sorties du dimanche répandent le lundi dans Grenoble les bruits les plus divers sur la manière dont la montagne a passé l'hiver. Mais cette année, le célèbre couloir Godefroy, le chemin d'élection des amis du Neiron, est devenu impraticable : un éboulement a détruit tout accès à la fameuse "cheminée sans prises", le seul endroit du Neiron où les prises soient solides ! » Ainsi débute un article anonyme : Le Couloir du Cyclope. Mais en ce jour de l'ascension, le vice-président de la S.A.D., Tissot, et son ami Touchon vont se rendre compte de l'étendue du désastre : « Deux dangers étaient à craindre ce jour-là : la foule et le soleil. Aussi, prenons-nous de sages mesures pour devancer l'une et l'autre. Quand le soleil apparut dans "l'arène céleste", nous étions sur la crête du Neiron, où la "div'aria" nous le rendait supportable ; et nous descendions sur la route de Grenoble, entre Ripallière et Narbonne, vers 9 heures du matin, quand les clameurs de la foule "cosmopolite" nous avertirent qu'elle avait pris possession de la montagne. Mais le couloir Godefroy est bien toujours le même, son charme et ses difficultés n'ont pas changé, aucun éboulement n'a détruit sa cheminée... » Tissot décrit ensuite l'itinéraire qu'il a ouvert avec le lieutenant Touchon. (17)

Lequel écrit dans son carnet : « 1909 : mars : avec les explorateurs. Couloir de Clémentières jusqu'à l'arête. Pluie battante, neige épaisse dans le couloir ; 20 mai : avec Tissot seul. Couloir Godefroy, ravin des Écureuils, l'arête. Descente par le couloir du Cyclope, 1ere. »