Le Pertuis du Neyron : La Balme des historiens

« ...Quelques-uns, vêtus de peaux d’ours, portent à leur ceinture la hache de pierre qui leur a procuré la victoire. Ils ne reconnaissent plus cette grotte dont ils furent les premiers ôtes ; ces bâtiments nouveaux, cette tour ou les cloches se mettent en branle sans l’aide d’aucune main, les frappent de surprise, et l’anxiété ne disparaît de leurs yeux qu’à la vue de leurs frères des Balmes de Fontaine, qui traversent la rivière d’Isère dans un tronc de chêne creusé au feu... » (1)

F. de Villenoisy, 1897

 

LE PERTUIS DU NEYRON

 La Balme des historiens

 

Lorsque l’on regarde la base des escarpements au sud du Néron, le regard ne peut manquer un trou sombre qui s’ouvre dans la roche, c'est la Balme de l’Hermitage ou Pertuis du Neyron. Balme, car ce mot désigne une cavité, une grotte ou un trou ; Hermitage, car ce fut longtemps un prieuré.

 

Le Xe siècle voit une multiplication des fiefs, c'est la révolution castrale. Le château du Cornillon s’élève sur son rocher en 1060 alors qu’au-dessus de la Buisserate existait déjà un autre fief... En effet, en 1044 apparaît dans une charte du monastère de Domène le nom de la Villa Chaorce. Chaorce est alors le nom d’un "mandement" c'est-à-dire d’une circonscription administrative, dont le siége était le château de la Balme, situé au pied de la grotte du Néron sur l’emplacement actuel de "l’Ermitage" précise Jean Emery. (2) Le nom de la famille de Chaorce est mentionné à plusieurs reprises au cours du Xe siècle, jusqu’en 1193 dans une charte de la Chartreuse des Ecouges. En 1266 et 1271, on ne parle plus que des terres de Chaors. Quant au vocable Chaorce, Chaorz, Cavortio, Chaortio ou Chaorcis, il vient peut-être du mot Chors qui après avoir désigné un espace clos de haies ou de murs, finit par indiquer une habitation avec ses dépendances ? Seul son souvenir subsiste, d’abord à La Croix de Chorre prés du col de Clémencière ; et ensuite au ruisseau qui descend entre l’Hermitage et St-Martin-le-Vinoux : Le Chaorcet, cité en 1291.

 

Le Château de la Balme ne sera réellement mentionné qu’au début du XIIe siècle, dans les chartes de St Hugues, évêque de Grenoble.

 

A cette époque, tout ce qui se rattachait de près ou de loin à ce fief portait le nom de la Balme. Ce fut le cas pour la léproserie de la Buisserate nommée alors "Maladrerie de Balma". A l’extinction de ce fief, la maladrerie deviendra la "Maladière de la Boysseracte", jusqu’en 1644, date probable de sa fermeture. Nous y reviendrons.

 

Les propriétaires du château qui portaient alors le nom de la grotte seront cités jusqu’en 1292. Le plus important fut Jarenton de la Balme qui percevait la moitié des plaids ou redevances de Chaorce et de tout le mandement de la Balme, jusqu’au "mont Asson" ou "Mont Esson" (le Rachais.) Ce personnage tient en fait la moitié de la véhérie, c'est-à-dire du district judiciaire, qui s’étend de la Vence (Flumine Ventie) jusqu’au "mont Asson". Il touche des lods ou droits sur les acquisitions, et des rentes à Quaix, ainsi que des "cences" et des revenus de plusieurs tenanciers en plusieurs autres paroisses, jusqu’à Villard-Bonnot et Vif. Il est enfin propriétaire d’un enclos de vigne et de terre sur la paroisse de St-Martin-le-Vinoux.

Un autre document appelé "pouillé de saint-Hughes", sorte de registre contenant la liste des églises ou l’évêque percevait un droit de visite, qui date de 1115 environ, signale l’existence d’une chapelle à la Balme (capella de Balma), taxée à six deniers, ce qui représente la redevance versée par les lieux de culte n'ayant pas un caractère paroissial. Il s’agit très probablement de la chapelle du château ; à cette époque, ceux-ci comportaient fréquemment dans leur enceinte ou à leur proximité, une chapelle pour le service religieux du seigneur, des siens et des gens de sa maison.

Au cours du XIIIe siècle, le "Fief du Neyron" passa aux mains de Siboud de Châteauneuf, seigneur de Bouqueron, qui le garda peu de temps et le revendit en 1283 à l’évêque de Grenoble, Guillaume III de Royn qui voulait en faire une résidence de campagne pour les évêques de Grenoble. l’acquisition de ce fief et de ce domaine provoqua très vite des réactions de la part du Chapitre de l’église collégiale de Saint-André et du co-seigneur en partie de Saint-Martin-le-Vinoux. Celui-ci craignait que le nouvel acquéreur, co-seigneur aussi de Saint-Martin, dont le projet était de construire à la Balme une maison forte, n'accrut sa juridiction au préjudice de la sienne. Entre autres griefs, le chapitre reprochait à l’évêque de s’être injustement emparé du Pertuis du Rocher de Neyron, qui, selon lui, de mémoire d’homme, aurait toujours été de son propre domaine. L’évêque soutenait au contraire que la Balme avait toujours été un fief particulier de son église. Un traité, conclu le 21 janvier 1291, rétablit cependant l’harmonie entre les parties. Il fut convenu que le Pertuis appartiendrait de plein droit et sans aucune formalité préalable à l’évêque et à ses successeurs.

Un autre acte, passé le mois de septembre 1293 entre le même évêque et le Dauphin Hubert 1er, renferme par ailleurs quelques indications relatives à cette subite prise de possession du Pertuis de la Balme par le prélat. Le Dauphin, joignant ses griefs à ceux du chapitre de Saint-André, dont il était essentiellement le protecteur, se plaignait, de son côté, de ce que l’évêque venait d’acquérir, à son insu et sans qu’il y eut donné son consentement, le domaine de la Balme, le Pertuis de cette Balme et les bâtiments, ses clôtures et dépendances, achat qu’il aurait dû faire avec sa participation. Cette nouvelle difficulté s’aplanit. Le prince, après des observations qui lui furent soumises et auxquelles il adhéra, consentit que ce domaine, le Pertuis, et tout ce qui dépendait de la Balme, appartinssent librement et définitivement à l’évêque et ses successeurs. Bien plus, il prit l’engagement formel de défendre, de garder et de maintenir dans la possession de la Balme soit l’évêque, soit ses successeurs et de les garantir de toute action et de toute recherche, tant de la part du chapitre de Saint-André que de celle de Siboud de Châteauneuf, s’il n'arrivait jamais qu’ils fussent inquiétés ou molestés à ce sujet. Il se fit fort, en même temps, d’obliger le chapitre à renoncer à ses prétentions, sur lesquelles il voulait revenir malgré un premier accord, et de le contraindre à signer un acte de renonciation définitive.

Mais bientôt, au Pertuis du Neyron, les évêques préférèrent le château de la Plaine, l’actuel "Bon Pasteur" sur la commune de Saint-Martin-d’Hères. Dès lors, la Balme se trouvera peu à peu abandonnée et tombera lentement en ruine.

 

La Balme sera achetée le 16 novembre 1592 par le capitaine Urbain Fléard (3), en vertu d’un édit du Roi ordonnant la vente d’une partie du temporel de l’église pour subvenir aux besoins de la guerre. La Balme échut ensuite à Michelle de Vachon, héritière d’Urbain Fléard, laquelle la légua à son tour à Jean du Faure, co-seigneur de Saint-Martin-le-Vinoux.

Ce dernier abandonna la Balme à un religieux, Jacques Magnin, attiré par la position du site et qui, après y avoir fait élever un petit bâtiment, vécut là en ermite quelques années. Résolu d’entreprendre un voyage en terre sainte, Jacques Magnin mit à sa place un autre religieux, Madelein Mansuel qui restitua le 28 février 1621 la Balme à Jean du Faure.

 

Son héritier, Jean-Benoît du Faure, par un acte du 30 avril 1621, vendit la Balme au prix de 250 livres aux Ermites déchaux de Saint-Augustin de Villard-Benoît près de Pontcharra. Ces Ermites, dits également "Augustins déchaussés réformés", convoitaient depuis longtemps la solitude de la Balme, pour une maison de leur ordre. La même année, ils déposèrent une demande d’autorisation pour venir quêter deux fois par semaine à Grenoble afin d’assurer l’entretien des religieux qu’ils voulaient établir à la Balme. Le bureau des pauvres, suite à une délibération du 5 avril, en raison de la multitude des religieux mendiants déjà existants dans la ville, écarta leur demande.

Nonobstant ces difficultés, les Augustins reconstruisirent les bâtiments qui formèrent le couvent (4) dit "de l’Hermitage". Ils y joignirent une pièce de terre de deux sétérées qu’ils acquirent pour 40 livres à la famille du Faure. De son côté, Alphonse de la Croix, évêque de Grenoble, leur albergea un bois de 12 sétérées pour 74 écus. L’ensemble de la propriété ainsi formée occupait 22 sétérées, soit 8,90 hectares. Le bâtiment d’une superficie de 142 m² comportait trois niveaux. Au rez-de-chaussée se trouvaient les caves et le pressoir ; le premier étage était occupé par cinq pièces et la chapelle sous le vocable de Notre-Dame ; le second comprenait une grande salle et neuf petites cellules. Le bâtiment était entouré par le cellier, la cour, le placage, un jardin, deux vignes, et des hermès ; le bois étant au lieu dit Le Mollard.

Pierre Scarron, successeur d’Alphonse de Lacroix, conclut un instant le projet de revendiquer la Balme comme une ancienne possession de son église ; mais cédant aux instances des religieux, il consentit à les y laisser tranquilles ; il leur céda même, en vertu d’un acte solennel du 6 janvier 1641, tous les droits auxquels ils pouvaient prétendre, « …à la condition que ces religieux le recevraient toutes les fois qu’il voudrait faire une retraite à la Balme ; que, pendant sa vie, ils seraient tenus de célébrer à son intention, dans leur chapelle, deux messes chaque semaine, et après son décès, une messe de mort pour lui aussi chaque semaine ; qu’ils devraient dire également quatre messes par an, aux principales fêtes, pour les évêques ses successeurs, et qu’ils placeraient ses armes sur la porte d’entrée de l’Ermitage et sur celle de la chapelle de manière à le considérer comme le fondateur de leur communauté. »

Mais l’objectif des Augustins était d’avoir un établissement à Grenoble même. A la supplique qu’ils présentèrent à cet effet, ils obtinrent le consentement du conseil de ville, de l’assemblée des supérieurs des divers ordres religieux réunis au palais épiscopal, et de Charles de Créqui, Duc de Lesdiguières et gouverneur du Dauphiné. Celui-ci leur donna en 1632 le pré de la Trésorerie pour y bâtir leur église et leur couvent. Dès lors, la Balme ne fut plus pour ces religieux qu’une annexe de leur communauté de Grenoble occupée par un Père et deux Frères.

Vers le milieu du XVIIe siècle, une bulle pontificale d’Innocent X confirma l’union perpétuelle du domaine et du château de la Balme et de l’Hermitage à l’ordre des Augustins. Le droit des religieux sur cette propriété fut pourtant remis en question par Mgr Le Camus qui voulut réunir à la manse épiscopale cette ancienne possession de l’évêché. Mais les Augustins offrirent alors de verser à l’évêque une rente annuelle de 12 écus et une salade par mois, ce qui fut accepté et sanctionné par acte reçu devant le notaire sieur Fanton, comme le rapporte l’évêque lui-même dans le compte rendu de sa visite de 1685 à St-Martin.

Le dénombrement des maisons religieuses en 1712 indique que l’Hermitage, réduit à une exploitation rurale, n'est occupé que par un Frère assisté d’un valet, et la visite pastorale de 1769 confirme la présence de ce Frère en ajoutant qu’il est « régulier et de bonne conduite. » En 1768 Gaspard Bovier, avocat à Grenoble, recevait Jean-Jacques Rousseau. A la suite de leurs promenades Bovier écrira : « ...En passant, nous côtoyâmes à peu de distance une maison qui semble appliquée au Rocher du Néron, nommée l’Hermitage, appartenant aux religieux Augustins de notre ville qui allaient souvent s’y délasser des fatigues du lutrin... » Cet état de choses subsistera jusqu’à la suppression des ordres religieux par la Révolution en 1790.

 

Mis en vente dès le 19 janvier 1791, le domaine de l’Hermitage fut acquis, pour le prix de 20 000 livres, par Antoine Bourne, avocat à Grenoble, qui déclara élire en son lieu et place Virginie Blanc, marchande de modes. Laquelle, le 8 juillet de la même année, subrogea à son bénéfice Louis Michallet, bourgeois de cette ville.

Le domaine passa ensuite successivement à Faure, Gorgy et Magnan. En 1878, il appartenait à Pierre Guttin qui, en 1880, restaura entièrement le vieux bâtiment des Augustins : un vaste local remplaça les cellules délabrées et une rampe commode conduisant à la grotte fut aménagée.

 

Dans ses notes adressées à Morel-Couprie en vue de son livre, Hippolyte Müller ajoute avoir trouvé en 1893 de la maçonnerie romaine à l’Hermitage. Ces vestiges romains furent anéantis quand s’éleva le château de Chaorce.

 

L’Hermitage passe à F. Villenoisy puis, en 1927, aux mains de Fernand Berthe, délégué à la Propagande au Touring Club de France, qui y fait d’importantes réparations. Lesquelles « ...rendront habitable ce joli coin de la banlieue Grenobloise » écrit le Dauphiné du 22 avril 1928 et d’ajouter : « ...a telle enseigne que les gamins de passage devront se porter désormais ailleurs pour accomplir les actes bêtes de vandalisme auxquels la solitude du lieu les incitait malheureusement à se livrer. »

 

Comment un bâtiment rénové en 1880 pouvait-il être en si mauvais état cinquante ans plus tard ? C'est le propriétaire lui-même qui nous renseigne, par la rectification qu’il fit insérer, suite à l’article du 22 avril, dans le Dauphiné du 6 mai : « ...l’auteur dont la bonne foi a sans doute été surprise a attribué la disparition de l’Hermitage à la chute des pierres du Néron. Il importe d’arrêter une fois pour toutes cette légende dont le colportage peut nuire gravement à mes intérêts. L’Hermitage, pour qui le connaît bien, ne peut recevoir et ne reçoit pas de pierres. Les formes convexes de la montagne qui le domine immédiatement en empêchent la chute verticale sur les terrasses. Les pierres, si pierres il y a, ne peuvent donc qu’être projetées au loin... chez le voisin. Cette légende est née de l’intérêt que pouvaient avoir certains à la disparition du couvent et s’il y avait vraiment danger de chute de pierres on n'aurait pu voir, comme certains jours, des centaines de personnes sur ses terrasses admirant son panorama formidable. La vérité, c'est que l’Hermitage, le 29 juin 1918, a été très éprouvé par l’explosion des munitions du polygone, qu’il n'a pas été à cette époque remis en état et que, aidés par les vandales, petits et grands, le temps, les éléments déchaînés l’avaient mené à deux doigts de sa perte lorsque je suis intervenu. Il était temps... »

Mais « l’intérêt que pouvaient avoir certains à la disparition, du couvent » (5) provoqua-t-il le terrible incendie du 10 janvier 1932 ? Selon le Petit Dauphinois du 12 janvier, c'est possible : « Hier soir dimanche, vers 20h30, un violent incendie activé par le vent du midi soufflant en rafale, à entièrement détruit le Château de l’Hermitage adossé aux pentes du Néron. Le feu prenant en plusieurs endroits à la fois pour une cause encore inconnue, transformait en un vaste brasier la propriété de M. Fernand Berthe, rédacteur à la préfecture... …Les flammes furent aperçues par les clients du restaurant Boujard qui se trouve non loin de l’Hermitage... …Devant l’importance du foyer, les pompiers de la Buisseratte renoncèrent à combattre le feu. Deux citernes alimentant le château en eau potable, étaient inaccessibles... …M. Berthe, en rentrant à Grenoble, avait eu soin d’éteindre partout l’électricité. Or, certaines personnes, peu avant que l’incendie ne se déclare, crurent apercevoir de la lumière... d’autre part, le portail, qui avait été fermé par M. Berthe, était ouvert quand on se précipita pour tenter de combattre l’incendie. »

Quant à l’incendie par lui-même, si on en croit les journaux de l’époque, il fut terrible et inquiéta les habitants des environs : « Par les fenêtres béantes, par les portes qui ne sont plus que des torches, de la toiture effondrée, partout les flammes se tordent sous le vent. Des étincelles jaillissent de toutes parts et le spectacle est poignant de ces hommes éclairés par le feu qui sont là, impuissants à enrayer ce carnage tandis que tout autour, la nuit semble plus noire... …Les sapeurs-pompiers, les gendarmes, et de nombreuses personnes, en l’absence des pompes dont l’emploi n'était pas possible, protégèrent les bois environnants jusque vers les 2h. du matin. A ce moment-là, tous les bois usagés que le propriétaire avait fait transporter dans la grotte dominant le château, lors des réparations de l’édifice, s’enflammèrent d’un coup. Ce ne fut qu’un bref feu de paille mais le vent qui soufflait par moments en tempête, projetait des flammèches jusque sur les immeubles de la Buisseratte. Le corps des pompiers de cette commune se tenait prêt à accourir dans la vallée pour secourir les fermes menacées. Sous l’action du gel et du dégel occasionné par la chaleur intense qui rayonnait à près de 200 mètres à la ronde, le roc calcaire de la montagne se désagrégea. Trois blocs de rochers, après le départ des sauveteurs, furent entendus ; l’un d’eux ne mesurait pas moins de 3 mètres cubes... »

 

L’Hermitage ne sera sans doute jamais reconstruit. Cet incendie aux causes toujours indéterminées referme le livre de la Balme, berceau probable de la civilisation de la commune.

 

 

 

LA LEPRE ET LA MALADRERIE DE LA BALME

 

« ...Des guerriers arrivent en armes, quatre de front, ce sont les barons héréditaires de St-Antoine, descendants des quatre seigneurs croisés qui, à leur retour de Terre-Sainte, fondèrent la grande Abbaye dauphinoise, pour soigner les malheureux atteints du mal des Ardents. Les abbés qui les suivirent portent tous la crosse et la mitre. Les Antonins qui les entourent, sortis de toutes les maisons de la Chrétienté, guident les malades recueillis dans leur asile. Se tournant successivement vers chaque point de l’horizon, Hugues appelle ceux qui ayant travaillé ou souffert en Dauphiné pour la foi, ont trouvé une mort lointaine... » (1)

F. de Villenoisy, 1897

 

L’histoire n'a pas conservé la date de l’apparition de la lèpre mais des livres saints en parlent à différentes reprises. Le Nouveau Testament, par exemple, cite Jésus guérissant des lépreux... Les Phéniciens répandront la maladie sur le littoral méditerranéen, les Romains puis les Croisés la disperseront largement. Toujours est-il qu’au VIIe siècle, bien avant les croisades, des maladreries existaient déjà...

 

En 1099, après la prise de Jérusalem, les Croisés arrivés dans cette ville pour y hospitaliser leurs nombreux malades et blessés, n'y trouvèrent qu’un hôpital dédié à St-Jean l’Aumônier ; il était administré par un homme d’une grande réputation, Gérard, qui reçut de nombreuses largesses de Godefroy de Bouillon et de plusieurs seigneurs français. Gérard fonda un nouvel hôpital qui fut uniquement consacré au traitement de la lèpre dont beaucoup de Croisés étaient atteints. Ce fut là, le berceau de l’Ordre de St-Jean de Jérusalem qui eut pour mission de pratiquer l’hospitalité envers les pèlerins et de soigner spécialement les malades atteints de la lèpre. Ces religieux avaient adopté la règle de St Benoît et pour patron, St Lazare.

Les lépreux avaient été placés sous la protection de St Lazare, par l’effet d’une confusion entre Lazare le mendiant couvert d’ulcères dont parle l’Évangile (St Luc, ch. 16 n° 20) dans la parabole du Mauvais Riche, et St Lazare frère de Marthe et de Marie, qui fut ressuscité par Jésus à Béthanie, chez Simon le Lépreux.

Le nom vulgaire de Lazare était ladre, la lèpre était dite "Mal Ladre", d’où le nom de "Maladrerie" pour désigner les hospices de lépreux, qu’on appela aussi plus tard "Maladières" et "Léproseries".

Louis VII, revenant de Palestine en 1140, amena en France quelques-uns de ces religieux de St Jean de Jérusalem pour soigner les lépreux dont le nombre avait augmenté depuis les Croisades. Après la perte de Jérusalem, cet Ordre suivit St Louis à son retour en France vers 1253. Ils furent comblés de privilèges et administrèrent la plupart des maladières. La maladie était alors à son apogée ; on comptait deux mille léproseries en France. Le Dauphiné, par son voisinage avec la région méditerranéenne, était particulièrement atteint ; Grenoble comptait quatre établissements : ceux de Gières, de Montbonnot, de Clarière sur la commune de Sassenage, et celui qui nous intéresse : la Maladrerie de la Balme.

 

Les chartes des libertés communales, ou limites de franchise, accordées en 1226 sont les premiers documents à signaler l’existence à la Balme d’une maladrerie qui sert de limite au territoire de Grenoble vers le nord mais qui fait partie de la paroisse de Saint-Martin-le-Vinoux : « ...infra terminos constituos : videlicet a domo templi de Eschirolis a fonte Jallet, et a maladeria de Balma... »

 

Fort de ce texte, Emmanuel Pilot de Thorey écrivait dans le Dauphiné du 5 juillet 1868 : « ...ce lieu, appelé Balme du nom de la grotte qu’on y remarque, servait alors de maladrerie. »

 

Dix ans plus tard, Jean Joseph Antoine Pilot de Thorey, le père d’Emmanuel, précisait que le site était le fief d’une famille appelée du nom de cette grotte, dont le dernier "seigneur" fut Jarenton de la Balme. J.J.A. Pilot ouvrait ensuite un petit chapitre sur la maladière : « Au-dessous du domaine de Jarenton s’élevait une maladière qui existait déjà en 1244... » (6)

 

 

Les malades vivaient de quêtes, de biens-fonds qu’ils faisaient valoir, terres, prés, vignes, bois, que diverses donations accroissaient. Certains lépreux aisés vivaient de leurs revenus et faisaient par testament des legs à leur maladrerie. Parmi les dons, ceux des Dauphins ne firent jamais défaut. Il était rare qu’un seigneur meure sans legs pour les maladreries de ses terres. Ainsi le Cartulaire de St Robert nous rapporte que la Dauphine Béatrix, veuve du Duc de Bourgogne, légua, en 1228, à chacune des léproseries situées dans le Comté auxquelles était annexée une chapelle, une aumône de dix sous et trois sous seulement à celles qui n'avaient pas de chapelle. Ainsi le testament de Guigues VI en date de 1267, attribua un legs de 5 sous en faveur de chacune des maladreries de ses États. Ainsi celui du Dauphin Jean II par son testament du 26 août 1318 un legs de 5 sols à la Balme et autres léproseries de ses États. Ainsi celui de Guiges VII de 1333 un legs de deux mille livres en faveur des maladreries et hôpitaux du Dauphiné.

A partir de 1321, la maladrerie de la Balme, avec la disparition des seigneurs de Balme, pendra le nom du lieu-dit qu’elle occupait physiquement, lieu-dit la Boysseracte puis Boisseracte, c'est-à-dire la Buisserate.

 

Vers 1380, a peu de distance du bâtiment principal, sur les pentes du Néron, se trouvaient plusieurs maisons individuelles louées aux lépreux riches et parfois même à des gens bien portants. Ainsi, en 1378, un maçon de Grenoble passe une reconnaissance au prieuré de Saint Robert pour une vigne, un pré, un bois, une maison et un four situés au mas de la maladrerie, le dit fond contigu à la vigne de Pierre le Lépreux. Ainsi en 1383, Pierre Clavel (certainement Pierre le Lépreux) passe une reconnaissance au prieuré pour une terre, une vigne, un pré, et quelques maisons... La maladrerie qui faisait partie de la communauté de Grenoble était administrée par ses consuls. Un "vidimus" des franchises et libertés concédées à la ville par les évêques et les dauphins, délivré le 30 août 1443 à la demande des consuls, en témoigne. Un règlement de police et d’administration qu’ils ordonnèrent en 1448, portait un article concernant la maladrerie de la Balme ou de la Buisserate : on y recevra comme pensionnaires les seuls lépreux envoyés par les consuls de la ville, sous peine de privation de la part qui lui revient des aumônes recueillies dans la ville. Ce sont eux qui donnèrent, en 1450, à Jean Bouvier de Fontaine, lépreux, l’autorisation de faire construire à ses frais une chambre dans cet établissement afin de s’y retirer, sous condition que les autres lépreux ne s’y opposent pas, qu’il s’y entretiendra à ses frais et qu’il versera deux écus par an pour établir un puits et réparer la "chapelle de la maladrerie" ; c'est le premier document à parler de cette chapelle.

Jean Dupuy compléta ces indications en 1487 : « Il y a sur le territoire de la paroisse de Saint-Martin-le-Vinoux une maladrerie ou léproserie située à la Boisseracte, dans laquelle se trouve une chapelle dédiée à sainte Marie-Magdeleine, laquelle est sans fondation ni recteur... » Le procès verbal de la visite pastorale de l’évêque de Grenoble, Mgr Laurent Alleman, le 16 Août 1491, apporte de nouveaux renseignements. Il y est dit que les prêtres de la paroisse assurent, « à la Maladrerie de la Boysseracte », la messe de temps à autre et que le curé est tenu d’y donner les sacrements aux malades. Enfin, un document daté du 8 février 1516, adressé à l’évêque, dénonce messire Berthon, chapelain de la paroisse, du scandale qu’il fait d’entretenir à la léproserie une femme nommée "La Repelline". Ouvrons un encart sur cette "donzelle"...

 

Le 12 novembre 1514, un riche barbier de Grenoble fait admettre son fils parmi les malades. Au bout d’une année, le jeune homme signale au conseil de ville que des scènes étranges se déroulent, la nuit venue, dans l’enclos de la maladière. Une femme, la Reppeline, non malade, occupant indûment un logement, s’y gobergeait aux frais des malheureux. Maîtresse de maison, elle régentait les pensionnaires, leur prenait les produits de leur mendicité, et, lorsqu’ils résistaient, les frappait pour leur faire rendre gorge.

Ce scandale était déjà connu puisque le Vibailly de Grésivaudan avait en vain cherché à l’expulser. Mais la Reppeline était la maîtresse indécente, prétendaient les lépreux, du recteur et également de l’aumônier de la maison, un certain Berthon, chapelain dévoyé.

Bien que lointain, le voisinage était, paraît-il, lassé des scènes bruyantes et de grande lascivité que la Reppeline organisait avec ses amis.

L’Évêque, saisi par les avocats des malades et ayant décidé de révoquer le recteur, ne pourra pour autant obtenir le départ de la cause principale de ce pandémonium.

Selon toute vraisemblance la Reppeline ne sera plus jamais inquiétée, puisqu’en 1645, lors de la fermeture définitive de la maladrerie de la Buisseratte, l’état des lieux de l’établissement signalait qu’une partie des bâtiments, où se trouvait sans doute le Q.G de la donzelle un siècle plus tôt, portait encore le nom de "chambre des Reppelins".

Comble de la provocation, la gérante, terreur des malheureux "ladres", avait, sans doute, poussé le culot jusqu’à y faire ses enfants légitimes.

 

Georges Salamand : Dauphinois d’Autrefois.

Les Affiches de Grenoble et du Dauphiné ; 16 avril 1999.

 

 

Les legs et dons accroissaient toujours les fonds de la léproserie qui investissait parfois. Elle avait ainsi acquis du couvent de Saint-Robert de Cornillon des terres, prés et maison, d’une étendue d’environ 18 sétérées, près du chemin public allant de Grenoble à une propriété du monastère ; les reconnaissances concernant cette affaire passées aux religieux par les lépreux de 1378 à 1459 ont été retrouvées. En 1446, elle achète à Pierre Motet et à son fils, pour 50 florins, une maison contiguë à l’établissement ainsi qu’un pré.

Parmi les legs et dons, citons celui de Jean Amabert de Crolles, lépreux de notre maladière, qui, d’accord avec son épouse, légua le 10 mai 1445 une maison, dont il a fait l’acquisition, aux quatre lépreux qui l’habitaient avec lui et, après sa mort, aux lépreux qui s’y installeront, sous condition d’assurer l’entretien de la maison et de cultiver le jardin et la vigne qui s’y rattachaient. Plus tard, Benastre Borel, de la Buisserate, abandonna aux lépreux tous les droits qu’elle avait sur leur verger, leur vigne et leur bois. En 1581, Gono des Amons, autre lépreux de la maison, dictait de sa fenêtre à un notaire installé dehors un codicille à son testament : en plus de ses précédentes libéralités testamentaires, il léguait une rente annuelle de 5 florins.

La situation financière de la maladière n'était donc pas mauvaise, on le constate encore en 1446 lorsque la léproserie rachète pour 40 florins une rente de deux "sommées" de vin qu’elle devait annuellement au couvent de Saint-Robert.

 

L’hospitalisation du lépreux revêtait un caractère émouvant par le cérémonial auquel il donnait lieu, si nous en croyons le document suivant tiré du Cartulaire de l’Abbaye des Ayes : « Parmi les fléaux dont la menace a pesé sur l’humanité, aucun n'a nécessité dans les âmes autant d’horreur que la lèpre. Son nom seul évoque dans l’esprit la vision atroce d’un être rongé par une décomposition lente mais infaillible qui n'attend même pas la nuit du tombeau. Dés que les premiers symptômes du mal se manifestaient, les malheureux étaient séquestrés, les prêtres revêtus du surplis et de l’étole venaient le chercher et le transportaient sur une civière, revêtu d’un drap noir, à l’église ou l’on chantait sur lui l’office des morts avec l’oraison "pour les malades" et le psaume 37 de David, où se trouvent ces versets : « Il n'y a rien de sain dans ma chair, mes plaies se sont putréfiées et corrompues. J'ai été affligé et humilié à l’excès. » Après quoi, on conduisait le malade à l’endroit qui lui avait été désigné dans la maladrerie. Il pouvait sortir, mais à la condition d’être revêtu de son habit rouge de Ladre, d’agiter en marchant une cliquette de bois pour avertir les passants de son approche et de n'entrer nulle part.

Seuls les lépreux de la Buisserate, de Gières et de Montbonnot pouvaient quêter en ville. Selon l’ordonnance prise par le conseil de ville le 25 avril 1522, chaque maladière devait désigner parmi ses malades les moins atteints un lépreux chargé de cette quête. La quête n'avait lieu que les dimanches, mardis, et vendredis, depuis la Toussaint jusqu’à Pâques, et chacun des trois quêteurs devait se rendre isolément dans le quartier de la ville qui lui était assigné. Il devait en outre se distinguer des lépreux étrangers en portant soit les armoiries de la ville, soit quelque autre signe apparent. De Pâques à la Toussaint, c'est un prud’homme, choisi par les consuls, qui était chargé de cette quête au nom et profit des lépreux. Le produit de la quête était toujours partagé au prorata des besoins de chaque maladière.

Ce règlement fut notifié aux lépreux, ceux qui refusèrent de s’y soumettre furent expulsés. L’ordonnance prit effet de suite, les lépreux mendiants furent renvoyés et Georges Roy, chargé d’assurer ces quêtes, d’en verser le produit aux maladreries.

Le 11 mars 1541 était ajouté à ce règlement un édit ordonnant aux portiers de la ville de ne laisser entrer qu’un seul lépreux quêteur à la fois, et de veiller à ce qu’ils ne couchent pas en ville durant la nuit.

 

Par ailleurs, l’ordonnance de 1522 n'autorisait l’admission, dans ces trois maladreries, qu’aux lépreux originaires de la châtellenie ; les malades étrangers n'y seraient admis que pour un jour, sauf le bon plaisir du gouverneur ou du parlement.

Enfin, ce règlement de 1522 ne mentionnait plus la léproserie de Clarière pour la simple raison qu’elle venait d’être absorbée par celle de la Buisserate. Cette fusion devait être très récente, car on parlait toujours de répartir le produit des quêtes entre les quatre maladières. Par contre, le 11 mars 1541, la demande des habitants de Sassenage réclamant leur part des quêtes est rejetée par les consuls, attendu que la maladrerie de Clarière a été supprimée et réunie à celle de la Buisserate. Il devait cependant rester quelques malades à Clarière, car, lorsque la crue du Drac l’emporta le 13 novembre 1556, les lépreux de cette maison trouvèrent refuge à la Buisserate.

 

Cette époque voit un autre fléau : la peste. Déjà, le 19 mai 1523, on annonçait qu’un homme était mort de cette maladie à St-Martin ; le mal allait empirer. En 1587, des règlements draconiens furent imposés pour juguler le mal. Le capitaine Urbain Fléard, à titre d’intendant de santé dans la communauté, démontra le danger qu’il y avait "pour les suspectes et infects" a refuser de se soumettre aux règlements de santé qui leur imposaient de se laisser visiter par un médecin, puis enfermer et séparer des personnes saines. Il en était de même pour le bétail. Aussi, fut-il autorisé à se faire accompagner de deux arquebusiers qui devront "arquebuser" ceux qui lui refuseraient obéissance. Conformément à ces décisions, Messire Pierre Pascal, secrétaire du Chapitre de Notre-Dame, avec sa femme et sa fille, suspects de contagion, durent se retirer, le 23 septembre 1523 dans leur cellier de St-Martin pour s’y tenir enfermés sans commerce avec personne durant quarante jours ; on leur portait juste, à leurs frais, des vivres. Le 15 octobre suivant, Urbain Fléard signale que la contagion "a fort augmenté" et que, la veille, un homme et une femme en sont morts. Il prit alors une mesure énergique et décida d’installer dans des cabanes, hors du village, tous les malades et suspects, et de fermer les maisons jugées contaminées. Ces décisions limitèrent considérablement l’épidémie.

 

Pour en revenir à notre maladière, son occupation fut très irrégulière. Le 7 mars 1614, Claude Chausson est le seul lépreux. Agé, incapable de cultiver les terres de la léproserie, il demande qu’on lui adjoigne un lépreux de la Côte-Saint-André qui offre d’employer ses biens aux réparations de la maison. Le conseil de ville chargera une commission d’aller enquêter sur place. Le 5 août 1638, il y avait sept lépreux...

 

Une chronique du 11 novembre 1642 précise que François de Bonne de Créqui, qui venait d’être nommé Gouverneur Général du Dauphiné par Louis XIII, résidait chez « le sieur Galle, à la Buisserate, en face de la maladière. »

 

Le 14 décembre 1644, les consuls de Grenoble louèrent à un vigneron de la Buisserate les biens des lépreux. La maison comprenait : au rez-de-chaussée, 5 chambres y compris la chambre dite "des Repellins" et la chapelle ; au premier étage se trouvaient trois chambres et au-dessus, un galetas. Les biens étaient constitués de 5 sétérées de prés, terres et vergers, d’une sétérée de vignes, et 30 sétérées de bois et taillis. Elle jouissait en plus d’une rente annuelle comprenant une charge de vin et un setier de froment, dus par le prieur de St-Robert. Par contre, les malades devaient aux religieux de St-Robert une rente annuelle d’une émise d’avoine. (BMG GG275)

C'est probablement cette année-là que la léproserie fut fermée et ses biens rattachés à l’Hôpital Général. A cette époque en effet, du fait de la diminution sensible du nombre des lépreux, ce type d’établissement perdait leur raison d’être ; on assiste d’autre part à un mouvement général de regroupement des maisons hospitalières.

 

Un compte rendu de la visite effectuée par Bon de la Baulme le 10 mars 1646, à la réquisition de M. Jean Boy, procureur, directeur et administrateur des hôpitaux de Grenoble, confirme l’emplacement de la maladière et la disposition des lieux : « ...avons veu ladicte maison de la maladrerie, laquelle est assise à deux toises (4 m) proches du grand chemin de Grenoble à lion d’un costé, et de l’autre costé elle joint la montagne appelée de Neuron, et n'a de hauteur ladicte maison sur terre que trois toises, à laquelle on entre par une porte quarrée faite de deux pièces de bois, l’huis sans serrures ni verroux, l’une desquelles servant de seuil supérieur est appuyée contre une autre porte, faite en arcades de pierre de taille, fermant avec deux huis, barre, gonds, et sans serrure, et de la dicte porte on va par une allée dans quatre petits membres (pièces) bas, le chacun de la largeur et longueur d’environ une toise et demie et de sept pieds (2,30 m) de hauteur, l’un desquels membres souloit servir de cuisine, y ayant un petit four et une cheminée entrouverte et fort gastée ; de laquelle cuisine on monte par un petit degré (escalier) de bois fort droit aux trois membres qui sont au dessus, à l’un desquels qui est au dessus de ladicte cuisine y a aussi une cheminée de plastre, laquelle est fort vieille et sur le point de tomber ; ladicte maison estant couverte de tuiles : le bas dudit couvert et celui des planchers desdits membres est aussi fort vieux et gasté, à cause qu’il n'a esté entretenu couvert de tuiles comme il estait nécessaire. Et lesquels susdits membres de maison sont séparés par une muraille de massonerie et les autres séparations sont faites de plastre. A costé de laquelle maison, il y a un autre membre bas qui souloit servir de chapelle, dans laquel il paroit y avoir eu autrefois un autel, lequel membre a son couvert de tuiles separé du couvert de ladite maison. A laquelle maison il est nécessaire d’y faire plusieurs réparations, notamment aux portes fenestres, cheminées, planchers et partie de couvert, sans lequelle ladicte maison est en danger de tomber en ruyne dans quelques années estant du présent inhabitable et ne sert que pour tenir des bestiaux ; et au devant de laquelle maison le chemin allant au village de saint Egrève, entre icelle et le long du susdit grand chemin il y a environ cinq sétérées ou arpens de pré, terres et verger, derrière ladicte maison environ une sétérée ou arpens de vigne et au dessus et contre ladicte montagne il y a un bois taillis de la contenance d’environ quatre ou cinq sétérées ou arpens... » (ADI B109)

La direction de l’Hôpital Général de Grenoble prit donc en charge les affaires et les biens de la maladière et intenta un procès contre Jean Combes, lépreux de la Buisserate, à raison de "certaines portions" de la léproserie qu’il avait usurpées. La même année, les consuls, directeurs de l’Hôpital, louent à bail, pour 78 livres, à Guillaume Nalet, vigneron de la Buisserate, tous les biens de l’établissement. Mais une visite des lieux faite en 1654 sur l’ordre du Conseil des pauvres, révélera une certaine incurie : « Les bâtiments sont en ruines, la chapelle transformée en grange, les terres négligées et les bois dépeuplés. »

Entre-temps, la ville demanda l’union officielle de la maladière et de ses biens à l’Hôpital Général de Grenoble. L’acte d’union signé le 25 juin suivant fut approuvé en décembre par lettres patentes de Louis XIV, données à Paris.

Disposant de l’établissement, l’Hôpital en usera comme d’une source de revenus en louant la maison et ses terres, à charge pour lui de veiller à l’entretien des bâtiments comme on peut le voir dans les bilans du Compte des pauvres présentés par François Pascal, consul de Grenoble, en 1661. Le compte rendu financier de Chabert pour l’exercice 1652-1653 fait ressortir que l’Hôpital n'a touché cette année-là que 51 livres et 10 sols, car on a dû rabattre au locataire la moitié du prix de son bail à cause des inondations.

 

Par ailleurs, le compte-rendu d’une visite de Mgr Le Camus en 1674 nous apprend qu’après la désaffection de la maladrerie une certaine Marguerite Guilbert du village de la Buisserate (7) avait fondé dans la maladrerie une chapelle sous le titre de Notre-Dame. (ADI G272, n° IV) On trouve ensuite les baux de la ferme de l’établissement jusqu’en 1733, conservés aux archives de l’Hôpital.

 

1720 voit la "Peste de Marseille". Pour s’en préserver, une ligne de défense fort sévère fut établie le long de l’Isère, de la Savoie à Valence et le long du Rhône de Valence à Lyon. Laurent Joseph Emé Marquis de Marcieu (1676-1742) en eut l’inspection et grâce aux dispositions prescrites et à leur stricte exécution, fut assez heureux pour préserver du fléau la plaine du Dauphiné et la ville de Grenoble (ADI 2j358.) Ce fut la dernière épidémie qui frappa Grenoble.

 

Il ne reste rien aujourd’hui de la léproserie et de ses dépendances. Quelques fondations subsistent sans doute ; seule la rue de la Maladière nous rappelle son souvenir sur le terrain. Au reste, un parcellaire remarquable (12), établi en 1788 par Verdier sur le hameau de la Buisserate, confirme son emplacement approximatif. Les anciens et nouveaux numéros des parcelles sont éloquents : « 649 -- 99 une pièce de ferme Garnie en hautins appelée à la maladière » ; « 652 -- 102 La veuve Dame deux maisons fermières, grange, écurie, lingerie, four, loge à cochons, Basse cour, puy, jardin, pré verger et douve située au Mas de la Buisseratte sous la maladière jadis aux benoit (?) » ; « 653, 103 Etienne, terre, verger situés au Mas de la Buifseratte lieu dit defsous la maladière » ; « 654 - 104 Riban frères. Terre Garnie en hautins située au-delà de la Buisseratte à la maladière. » Une partie de la maladière était située en bordure de la grande route, sur les coteaux du Néron : « 647 - 97 Le Sieur Dantard, maison, grange, écurie, engard, puit, cour, plassager, jardin, terre Garnie en hautins, vigne, bois taillis, varage, carrière, douve et herme située au dela de la Buisseratte appelé la maladière. »

 

Les botanistes herboristes, dès le XVIe siècle, fréquentèrent les abords du Néron. L’histoire n'a pas retenu leur identité mais leur présence est certainement liée à la peste, véritable fléau à l’époque. Quoi qu’il en soit, ils découvrirent les indices d’une flore méridionale...